QUE VEUT DIRE "FAIRE LA FIGUE" ?

Il existe un geste insultant, qui consiste à placer le pouce entre deux doigts. Cela évoque quelque chose d’obscène, mais quoi ? S’agit-il d’un gland qui cherche à s’introduire ? D’un clitoris dressé entre les nymphes ? D’une hémorroïde ?
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Dans Mythologie des arbres, Jacques Brosse donne le début d’une réponse : «En Grec, le verbe sykadzein “cueillir des figues“, s’employait aussi pour dire “tâter, explorer, comme on tâte des figues pour voir si elles sont mûres“, mais dans un sens obscène car dans la figue, les Grecs voyaient l’image du scrotum (1). Le mot sykon désignait non seulement la figue, mais des petites excroissances charnues aux paupières et à l’anus et aussi lemons Veneris.» Pour les Grecs anciens, la figue renvoie aussi bien aux testicules fripées, à la vulve ridée qu’aux striures de l’anus. C’est un fruit qui ne fait pas la différence entre les sexes ou plutôt qui les englobe tous dans la même image d’une chair qui fait des plis…

La figue cependant, a encore d’autres connexions avec la sexualité. Jacques Brosse s’étonne de voir que le mot latin ficus (figue) ait donné en Français «le foie». Quel rapport ? «Les Grecs engraissaient les oies en les gavant de figues, ce qui faisait surtout grossir leur foie […]. Les Romains appelèrent le foie gras ficatum, le mot passa dans l’usage pour désigner le foie humain. Sans doute ne serait-ce là qu’une anecdote linguistique si le foie n’avait été pour les Anciens d’une part le siège des passions [en particulier la colère] et d’autre part un organe gorgé  d’un suc amer, la bile, qui rappelle le lait âcre que contient la figue avant la maturité.» De la figue au foie, on passe de façon presque évidente du scrotum rempli de sperme et de la vulve juteuse à cette image d’un organe qui – n’en pouvant plus de retenir ses sucs – rend ses propriétaires hystériques ou violents : il faut que ça sorte !

Lorsque la figue est mûre, elle se fend. Ca déborde. S’appuyant peut-être sur l’image du débordement, les Latins posent le lien entre les «bourses» et les «prostituées» qui sont désignés  à l’aide du même mot : scortes. Ce mot est dérivé de scortum : «peau épaisse, cuir, prostituée, femme publique». Le mot scortum a d’ailleurs donné en Français le mot «scrotum» : l’enveloppe de peau qui recouvre les testicules. On appelle ce genre d’altération une métathèse (inversion de deux lettres). Pourquoi ainsi transformer scortumen scrotum ? Etait-ce afin d’en atténuer la violence lexicale ? Tout ce qui commence par scort semble avoir un sens très péjoratif en Latin. Il suffit de consulter les dictionnaires d’étymologie pour constater le foisonnement des mots qui associent la peau ridée du scrotum à l’image de la putain : elle n’en veut qu’à votre bourse, ou plutôt, vos bourses. Elle va vous les rendre flasques. Toutes ridées. Toutes molles, toutes plates.

Scortātĭo : débauche.
Scortātŏr : débauché, libertin, coureur (de femmes).
Scortātŭs : fréquentation des prostituées, libertinage.
Scorteus : de cuir, de peau - flasque, avachi.
Scortillum : petite prostituée, petite catin.
Scortinus : de cuir, de peau.
Scortor : fréquenter les courtisanes, fréquenter les prostituées, courir les filles, être débauché.

Il faut cependant croire que la débauche évoquée par la figue n’est pas uniquement perçue de façon négative. Jacques Brosse souligne en effet que le mot grec sykon (« figue ») a donné «succulent» en Français. Parce que la racine de sykon est fik ou suk, qui a donné en Français «le suc», «la sève» et par extension «le sucre». La figue est le fruit «succulent» par excellence. Encore que… tout dépend du sexe de l’arbre. Si le figuier est mâle, ses fruits sont exécrables. Ainsi que l’explique l’historien et ethnozoologue Jean-Marie Lamblard qui a consacré une recherche passionnante au sujet : «Dans la nature, le figuier est parfois mâle, et parfois femelle. Si l’arbre produit des figues immangeables, c’est un mâle. Seul l’arbre femelle produit des fruits comestibles. La confusion est totale en dehors des périodes de fructification. L’homme peut s’y tromper.» L’homme ne peut faire la différence. Mais… Il existe un insecte qui lui, sait faire la distinction entre figuier mâle et figuier femelle. Et c’est ici que l’on approche de la réponse concernant le sens profond du signe insultant «Faire la figue».

L’insecte en question, le seul qui sache distinguer les sexes du figuier est «une sorte de petite abeille appelée blastophage, apte à deviner où se trouvent les futures figues comestibles, et de s’employer à transporter le pollen d’un arbre à l’autre afin que les graines mûrissent dans leur involucre charnu et succulent. Nous voici devant l’une des manifestations de la complexité du vivant que les naturalistes nomment la “parthénocarpie“ (parthénos : vierge / karpos : fruit). Les initiés parlent de fécondation “pneumatique“, nous y reviendrons.» Ces insectes sont très utiles, les Anciens s’en rendent vite compte. Pour avoir des figues qui mûrissent, il faut l’intervention de la blastophage. Mais où le trouver quand on en a besoin ? Dans les figuiers sauvages appelés caprificus. Que signifie capri-ficus ? «figuier de chèvre», affirme le Gaffiot. « Figuier de chèvre », confirme le dictionnaire de Nicolas Lémery (1716) «parce que les chèvres en broutent les feuilles et les fruits».

Curieusement, Jacques Brosse, lui, traduit : «figuier de bouc». Pourquoi ? Parce que caper, qui signifie d’abord «chèvre» (2) a ensuite pris le nom de «bouc». L’origine de cette altération est obscure, probablement liée à des rituels d’initiation féminins impliquant des phallus taillés dans du bois de figuier. La chèvre est un animal au symbolisme sexuel fort, qui peut facilement se «dérégler »… S’il faut en croire Diodore de Sicile (B. H, XVI-26) «ce sont les chèvres (en grec khimaira, «chimères») qui auraient guidé l’attention des hommes de Delphes vers la faille où des vapeurs sortaient des entrailles de la terre. Prises de vertige, les chèvres dansaient. Intrigués par ces cabrioles, les Delphiens comprirent le sortilège des vapeurs(pneuma) émanant de la terre, et supputèrent l’aide pécuniaire qu’ils pouvaient en tirer ; ils instituèrent un oracle d’Apollon à l’endroit où les chèvres avaient caracolé» (Jean-Marie Lamblard).

Il y aurait certainement mille choses à dire sur le lien entre la Pythie, les vapeurs, les chèvres, les phallus et les révélations… Je préfère pour l’instant en revenir à mes abeilles, les blastophages. Elles se trouvent sur les figuiers sauvages, ou caprificus. Ces caprificus  présentent deux particularités : non seulement ils libèrent des insectes «soucieux de féconder les figuiers des alentours» mais leurs fruits sont remplis d’une sève laiteuse. Tiens donc. Et c’est justement cette sève qui attire les insectes. Pour avoir des figues sucrées, il faut donc prendre des figues sauvages, remplies de sève blanche et les «suspendre» dans les branches des figuiers domestiqués, afin qu’elles les ensemencent. L’opération est appelée «caprification» (littéralement «rendre chèvre» ?).

La caprification est l’opération qui consiste soit à suspendre des figues sauvages dans le figuier cultivé afin de faciliter sa fécondation (par l’intermédiaire d’une sorte d’abeille), soit en piquant légèrement l’œil du fruit quand il commence à rougir, avec une paille ou une aiguille trempée dans l’huile. De cette «piqure de sauvagerie», que peut-on déduire ? Jacques Brosse répond : «Caprificus vient du latin caper, «bouc», mot qui possède un sens très particulier puisqu’il est lui-même issu du Grec capraein, “être en rut“ (capridzein signifie «se livrer à la débauche“)». Bien que cette débauche soit fertile, il semble malgré tout qu’elle provoque une certaine peur. Le figuier inquiète. Peut-être parce qu’il est difficile de savoir s’il est mâle et femelle. Peut-être parce qu’en lui les principes contraires fusionnent dans l’idée d’une certaine violence sexuelle. Mâle ou femelle se manifestent en lui par la même production d’une sève blanche, appelée »latex«. Cette sève est associée, chez les Latins (3), aussi bien au lait de la déesse Rumina (qui allaite) qu’au sperme du dieu Mars (qui tue).

Et c’est pourquoi «c’était toujours sur un bucher de bois de figuier qu’à Rome on brûlait les monstres, d’après Macrobe, tandis qu’en Grèce, selon Lucien, on en faisait autant pour les livres impies, non que le figuier fut purificateur, mais au contraire parce qu’il présentait avec ces objets impurs une affinité certaine. Plutarque note que le figuier était considéré comme un arbre chaud ; il exhalait “des émanations fortes et violentes“ et son bois était remarquable par son “acrimonie“ ; “quand on y mettait le feu, il dégageait une fumée tres âcre et très piquante“.» Aussi piquante peut-être que nos rages et nos frustrations. Elles nous aiguillonnent et font de nous des fruits prêts à murir ou nous déchirer ?
Mythologie des arbres, Jacques Brosse, Payot, 1993. Le site de Jean-Marie Lamblard.
« Nathanaël ! quand aurons-nous brûlé tous les livres ! … Il ne suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent… »
       « Chante à présent la figue, Simiane,
        Parce que ses amours sont cachées.
        Je chante la figue, dit-elle,
        Dont les belles amours sont cachées.
        Sa floraison est repliée.
        Chambre close où se célèbrent des noces.
        Aucun parfum ne les conte en dehors.
        Comme rien ne s’en évapore,
        Tout le parfum devient succulence et saveur,
        Fleur sans beauté, fruit de délices,
        Fruit qui n’est que sa fleur mûrie.
        J’ai chanté la figue, dit-elle,
        Chante à présent toutes les fleurs. »  (Les nourritures terrestres, Gide)

(1) «Il en est encore aujourd’hui des Berbères qui n’emploie pas ce mot dans la conversation courante et le remplace par »khrif«, l’automne. Le nom du fruit est «devenu à ce point synonyme de testicules qu’il ne s’emploie pas dans la conversation courante.» ( Mythologie des arbres, p. 338)

(2) comme le « caprifolium », qui est le chèvre-feuille. Chèvre se dit caper. Bouc se dit hircus.
(3) Dans la légende la fondation de Rome par les jumeaux Romus et Remulus, rappelons-nous  qu’ils sont jetés dans une nacelle sur les eaux du Tibre qui les dépose « devant un figuier sauvage, devant la grotte Lupercal » où une louve vient les allaiter. Lupa («louve»), c’est ainsi qu’on désignait les prostituées. Le mot lupa a d’ailleurs donné »lupanar«. Le figuier sauvage sous lequel les deux nourrissons grandirent fut nommé Ruminal «parce que sous son ombre fut trouvée la louve donnant aux petits enfants la mamelle(rumis) – c’est l’ancien nom pour mamma», raconte Pline. D’autres versions disent que le figuier avait été planté par des bergers devant le sanctuaire de Rumina, déesse de l’allaitement. Pourquoi ? Parce que tous les figuiers contiennent un suc d’aspect laiteux, le latex. Et ce latex a aussi été associé au sperme, affirme Jacques Brosse, «en l’occurrence celui du dieu Mars auquel l’arbre était consacré. » Lait ou sperme ?
Merci à Georges pour le livre. Et pour conclure cet article : je ne sais toujours pas ce que signifie »faire la figue«.
Illustration : (c) Jean-Marie Lamblard - http://lamblard.typepad.com

Agnes Giard, les 400culs,Liberation.fr

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