SUZIE WONG, LA PROSTITUEE QUI FAIT REVEE

Il peut sembler naïf de rêver sur des histoires de prostituée au grand cœur, surtout à notre époque, en plein boom du tourisme sexuel. L’illustratrice Virginie Broquet a pourtant fait le pari d’y croire, en ressuscitant l’érotique héroïne d’un best-seller des années 50 : Suzy Wong.
Revue+de+presse+façon+VB
Il existe un lien très étroit entre le monde de la prostitution et celui du merveilleux : dans ces deux mondes, des choses impossibles se déroulent «comme si» elles étaient normales. La souillon épouse le prince charmant. Les chats parlent. La prostituée est pure (vierge). Dans Le Monde de Suzy Wong, un best-seller de l’écrivain britannique Richard Mason, les règles du merveilleux sont parfaitement respectées : il était une fois un artiste peintre à la recherche de l’inspiration. Il s’installa au Nam Kok, un hôtel de passe dans le quartier de Wan Chai sur l’île de Hongkong et tomba amoureux d’une des filles. Elle s’appelait Suzy Wong. Il tomba amoureux et, surprise elle aussi, mais pas pour son argent. Se marièrent-ils ?

«Publié en 1957, le roman de Richard Mason est surtout connu grâce à l’adaptation cinématographique qui en fut réalisée en 1960 par la Paramount, avec William Holden et Nancy Kwan comme principaux acteurs. Le film fut un succès, plus encore que le livre (un million d’exemplaires à l’époque) au point qu’on peut dire, sans exagérer, que cette histoire d’amour contribua à faire découvrir l’existence de Hongkong au public occidental. On le trouve dans nombre de supermarchés et de boutiques pour touristes de Hongkong. Nostalgie de pacotille et promotion bon marché, peut se dire le chaland, qui peut-être se gardera d’acheter le livre. Eh bien il aurait tort. The World of Suzie Wong est un petit chef-d’œuvre de finesse psychologique et d’observation».

Pour le journaliste et sinologue Jacques Seurre, qui consacre un article au personnage mythique de Suzy Wong, l’histoire de cette prostituée dépasse le cadre des romances à l’eau de rose habituelles et c’est peut-être pourquoi le nom même de Suzy Wong continue d’inspirer des artistes ou des tenanciers de clubs. «De nombreuses boîtes de nuit du quartier ont porté le nom de Suzie Wong et certains surnomment même cette zone le quartier de Suzie Wong.» La célèbre marque Suzy Wan n’est elle-même qu’un reliquat de l’attrait qu’exerce encore le personnage de Suzy Wong (1). Dans les années 60 et 70, ce nom est d’ailleurs si connoté « prostituée » que les Chinoises nommées Suzie préfèrent changer de nom.

«Suzy [Suzie] Wong est l’égérie asiatique des marins du monde entier, un nom prononcé dans tous les bateaux. Archétype de la prostituée au grand cœur, elle alimente les rêveries des artistes éblouis par les néons des bars de nuit et le désir des Occidentaux atteints par la fièvre du tourisme sexuel.» Pour le chroniqueur Fred (Point de vue BD), le fantasme que réveille Suzy n’est pas forcément innocent, car il réveille une part de nostalgie aux relents colonialistes (2). Et pourtant, pourtant, Suzy Wong continue de traverser notre imaginaire,  au point que toutes sortes de livres sont publiés sur elle, contribuant à la faire revivre sous des formes sans cesse différentes. Aux éditions Gope, elle est devenue l’héroine de récits qui tantôt lui donnent quarante ans de plus, tantôt la transforment en égérie du Feng Shui ou en star onirique. Suzy Wong ne meurt jamais. Mieux. Dans le tout dernier livre qui porte son nom dans le titre –Suzy Wong et les esprits– voilà qu’elle devient l’héroïne d’un récit de voyage érotique et bizarre, très proche du récit d’initiation.

«C’est l’histoire de Suzy Wong qui voyage à travers le monde : Bangkok, New York, Kyôto, Shanghai, Pattaya, Pékin… ». Chaque ville possède ses bas-fonds et ses hôtels de luxe. L’auteure du livre –Virginie Broquet– est allés les voir, afin de les croquer. Son livre est un carnet de voyage, charriant dans sa dérive les images faussement gaies de bars «happy à gogo», remplis de putes et de ladyboys aux sourires aussi rutilants que les enseignes publicitaires. Dans cet univers tarifé, tout le monde sourit. Le monde de Suzie Wong est un conte de fées. Mais comme tous les contes, c’est un récit inquiétant car il amène son héroïne à faire d’étranges rencontres, au fil d’une progressive perte des repères. «Tout peut toujours arriver, et ce qui arrive prend toujours la forme d’une rencontre», explique Xavier Garnier dans untexte lumineux sur la nature du récit initiatique. Plus les rencontres sont improbables et plus le récit nous entraîne dans son labyrinthe.






Capture d’écran 2014-11-10 à 13.26.48
Voilà peut-être pourquoi la figure de la prostitution est la figure idéale d’un récit initiatique : étant une femme qui travaille de nuit, dans des lieux de passage peuplés d’inconnus, la prostituée est par essence une personne à qui tout peut arriver. Son métier même est un «démultiplicateur de hasards» : il rend tout possible. En théorie, du moins, il donne l’impression que n’importe quoi peut arriver… Or nous rêvons tous et toutes de mettre nos vies en danger. C’est peut-être la raison pour laquelle Suzy Wong nous attire tant : nous nous identifions facilement à elle parce que ses aventures sont –comme celles d’Ulysse ou d’Alice– celles d’un être qui se perd au fil d’un voyage parsemé d’obstacles et de rencontres… Voyage prétexte à un travail de métamorphose. Les rencontres de Suzy Wong, semblables à des épreuves rythmées par le cours de ses nuits, ne préparent jamais que la Rencontre ultime dont nous attendons pour nous-même l’avènement : «Rencontre avec Dieu, avec le Réel, avec le Temps, avec l’Aimé(e), etc., on peut multiplier les habillages, seul importe l’événement de la Rencontre qui est toujours une rencontre avec soi-même», dit Xavier Garnier. Lorsque Suzy Wong finit par aimer et être aimée, c’est comme le retour d’Ulysse dans sa patrie ou d’Alice dans le monde réel. C’est le happy end des contes de fée et tant pis si les fées n’existent pas. Il suffit d’y croire.

Suzy Wong et les esprits, de Virginie Broquet, éditions Gope.
Suzy Wong et les esprits est une bande dessinée pour adultes, à mi-chemin entre le roman graphique et le carnet de voyage, de/par Virginie Broquet. Elle s’inscrit dans une collection d’ouvrages qui tournent autour du mythique personnage de Suzie Wong, à partir duquel les Éditions GOPE veulent mieux faire connaître Hongkong et l’Asie du Sud-Est aux francophones.
(1) La société hollandaise Koen Visser Produkten a acquis une très grande notoriété grâce à ses produits d’inspiration asiatique vendus sous la marque Suzi Wan. Cette marque est déposée en 1976.
(2) En 1956, lorsque l’auteur du livre arrive à Hongkong et s’installe dans un hôtel borgne très semblable celui qu’il idéalise dans son roman, «Hongkong est un anachronisme, une colonie comme il n’y en a plus – le terme de«territoire» n’émergera qu’après 1972, année du retrait de Hongkong, à la demande de Pékin, de la liste des pays à décoloniser établie par l’ONU». (Source : Jacques Seurre)

Agnes Giard, les 400culs, liberation.fr

Posts les plus consultés de ce blog

MON MARI ADORE PORTER DES VETEMENTS DE FEMME

Ces femmes qui aiment le sexe

CITATIONS CELEBRES QUI DONNENT ENVIE DE FAIRE L'AMOUR