SEXUALITE : LE PLAISIR DE SE FAIRE PAYER

"Le plaisir de se faire payer

  • 58 Voir Combessie Philippe, « Le partage de l’intimité sexuelle. Pistes pour une analyse du pluriparte (...)
  • 59 Les sommes ici évoquées sont des francs français (cet entretien mentionne des échanges antérieurs à (...)
47Dans certains contextes, la monétisation de rapports sexuels peut renforcer l’excitation. J’ai rapporté une mise en scène d’échange d’argent réel contre des actes sexuels entre Bénédicte et l’un de ses amants ; un jour où il se montrait insistant pour des rapports sexuels qu’elle ne désirait pas, elle lui a demandé à se faire payer. « Je lui ai dit : “C’est mille balles !” Il a voulu négocier, je suis restée ferme. Et il a sorti sa carte, il est allé tirer ses mille balles au distributeur, et j’ai eu mon fric ! Mais après j’ai dégusté hein, il m’a vraiment prise comme une pute ! Trois fois on l’a fait comme ça ! Comme un jeu. » L’inscription de cette pratique dans une mise en scène de type domination-soumission clairement scénarisée entre les deux protagonistes visait à montrer qu’il ne s’agissait pas d’une démarche vénale de la part de cette femme qui n’a guère de difficulté financière.
48Michèle est romancière et professeur de lettres. Pour « vivre une expérience » m’a-t-elle dit, elle a loué un jour une chambre d’hôtel « dans le quartier de Pigalle, un peu sordide, mais assez propre tout de même », où elle a donné rendez-vous, par Internet, à cinq hommes inconnus d’elle, « un par heure », à qui elle avait demandé 200 euros « pour une heure avec moi », somme qu’elle a reversé, m’a-t-elle dit, à une association de lutte contre le sida. Que Michèle n’ait pas conservé l’argent ainsi gagné montre bien, là encore, qu’il ne s’agit pas d’une démarche vénale ; on notera que ce type de comportement, qui reste exceptionnel, se trouve, de surcroît, strictement réservé aux femmes dotées d’une aisance financière manifeste. Ce n’est pas l’unique exemple où des sommes recueillies dans un contexte lié au libertinage sexuel est destiné à des œuvres caritatives : un espace « libertin » belge est constitué par une association sans but lucratif dont les sommes recueillies auprès des personnes qui le fréquentent sont utilisées pour construire des puits dans des villages du Sahel. N’y a-t-il pas lieu de voir dans ces transferts d’argent vers de « bonnes œuvres » une forme de « rachat » de ces pratiques de « libertinage » qui seraient alors envisagées comme une faute morale ?

Monétiser la rencontre pour en borner les limites et accroître sa liberté

  • 60 Comptable à Paris, divorcée, sans enfants, 32 ans.
49Pauline a découvert l’échangisme avec son mari, à un moment où « [leur] couple allait mal ». Elle considère que cela a « précipité la rupture, mais [lui] a ouvert des horizons insoupçonnés ». Après avoir fréquenté des sex-clubs avec deux hommes rencontrés sur Internet postérieurement à la séparation, elle dit avoir souffert des « demandes » de ces accompagnateurs : « Giani entendait choisir pour moi les mecs avec qui je devais faire des câlins… Rodolphe, au début, c’était cool, mais, avec le temps, il a commencé à devenir jaloux ». Après avoir discuté avec une escorte rencontrée dans un club, elle a décidé de monétiser ses rencontres, mais dans une perspective spécifique.
« Ce n’est pas du tout pour l’argent : c’est pour garder au maximum ma liberté. Si je me fais payer, je garde mieux le contrôle sur la relation. Suivant mes envies, j’ai deux propositions. Soit je demande 100 Euros, et le mec, c’est juste lui faire franchir la porte d’entrée… et repartir avec lui. Soit je demande 200 Euros, et je m’engage à faire des câlins avec deux mecs qui sont venus en couple, mais c’est moi qui les choisis. Bien sûr, si je veux faire plus, je fais plus, mais c’est ça les contrats que je passe avec les mecs. »
  • 61 Bigot Sylvie, « La prostitution sur Internet : entre marchandisation de la sexualité et contractual(...)
50Elle rencontre ses accompagnateurs sur Internet. Un site spécialisé pour échangistes l’a exclue en découvrant le caractère financier des échanges ; réinscrite sous un nouveau nom, elle se fait plus discrète dans ses écrits. Ce comportement correspond à ceux des femmes que Sylvie Bigot dénomme des « amatrices », qui, écrit-elle « utilisent les relations tarifées comme un moyen de vivre leur sexualité, voire leurs fantasmes, sans s’engager sentimentalement dans une relation amoureuse. »
  • 62 Bernstein Elizabeth etWirth Françoise, « Ce qu’acheter veut dire. Désir, demande et commerce du se (...)
51On peut rapprocher ces démarches des analyses que propose Elisabeth Bernstein en termes de bounded authenticity (authenticité limitée) ; la limite de l’authenticité de la relation entre la personne qui paie et celle qui reçoit la rémunération concerne là le client, mais Pauline et les « amatrices » de Sylvie Bigot montrent qu’il peut exister une forme de symétrie de l’attente.
  • 63 Combessie Philippe, « Quand une femme aime plusieurs hommes : le taire ou le dire ? », art. cit., p (...)
  • 64 Lardellier Pascal, « De la monogamie au polygaming… Le “papillonnage” numériquement assisté, nouvea (...)
52À cet égard, la demande d’argent de la part d’une femme dans l’objectif de limiter l’investissement (en temps et en affect) dans une relation peut être rapprochée de la pratique, sans doute tout aussi rare, qui consiste à révéler des relations amoureuses parallèles dans le but de tenir certains amants à distance. C’est que le fait même de multiplier les partenaires, rendu plus facile avec le développement de l’Internet, peut être considéré comme source de plaisir. Pascal Lardellier le dénomme polygaming et le définit comme « nouveau paradigme sentimentalo-sexuel, voyant l’essor de relations amoureuses ludiques, plurielles, transitoires, fondées sur un consensus hédoniste. » Mais lorsque ce « consensus hédoniste » est difficile à trouver (en particulier avec des hommes qui, marqués par la domination masculine, voient dans les relations sexuelles un signe de possession) installer des relations de pluripartenariat peut être facilité, pour certaines femmes, par la demande explicite d’argent, qui permet de borner la relation, et ainsi, plus facilement, de multiplier les rencontres. On se trouve, là encore, dans une forme d’élaboration d’éthique comportementale alternative : il s’agit de femmes qui utilisent l’argent pour prendre le contrôle de la durée d’une relation ou de l’ampleur de leur investissement.
  • 65 Béjin André et Pollak Michaël, « La rationalisation de la sexualité », Cahiers internationaux de so (...)
  • 66 Mes informatrices m’ont parlé de leurs voisins, dit le risque de « perdre des amies » – voire leur (...)
  • 67 La généralisation du téléphone portable, qui contribue à faciliter le « libertinage », entraîne aus (...)
53Richement dotées en capitaux divers, ces femmes disposent de la « plasticité normative » de ceux dont André Béjin et Michaël Pollak disent qu’ils représentent « modernisme et révolutionnarisme sexuels ». Désignant ces personnes sous l’expression « nouveaux “repus” de la sexualité moderne », les auteurs précisent qu’ils apprennent « à séparer leurs publics sans s’émouvoir des contradictions que cela entraîne, à “ne pas mettre leurs œufs dans le même panier”, à “jouer sur tous les tableaux à la fois” […] Il s’agit, en quelque sorte, d’une généralisation de la “double vie” : une vie multiple en kaléidoscope. » Cette image n’évoque guère la violence du contrôle social exercé sur ces femmes, ni des efforts qu’elles doivent fournir pour parvenir à jouer, en donnant l’impression de légèreté, les multiples rôles qu’elles sont invitées à tenir."
A lire :

Femme et Pin'up dans l'art de la seduction accessoirisé

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