LIBERTINAGE : RECHERCHE D'UN BEAU MARIAGE ou D'UN BEAU METIER

"Recherches d’un « beau mariage »

  • 44 . Combessie Philippe, « Amours plurielles et communication. Dettes, contre-dettes et jalousie const (...)
  • 45 Ce n’est pas toujours le cas en milieu « libertin », où les corps des hommes jeunes sont volontiers (...)
  • 46 Arnold Van Gennep distingue les phases « de séparation », « de marge » et « de ré-agrégation ». Van(...)
32Lorsque le pluripartenariat se développe dans le cadre de relations polyamoureuses, mes recherches m’ont conduit à souligner à quel point la communication que s’imposent les protagonistes invite à limiter le choix des partenaires potentiels à un cercle socialement circonscrit aux personnes de niveau socio-économique comparable. Tel n’est pas le cas pour les rencontres qui se déroulent dans les espaces de sexualité collective, notamment dans lessex-clubs, où le brassage social est parfois conséquent. Cela peut présenter un intérêt pour les personnes en quête de relations avec des milieux différents de ceux qu’elles fréquentent d’ordinaire. C’est ainsi que certaines femmes, relativement démunies en ressources économiques, fréquentent les espaces de sexualité collective dans une démarche, parfois présentée explicitement comme telle au sociologue, de recherche d’un conjoint. C’est parmi les plus jeunes que ce type de démarche est le plus visible – à tout le moins, parmi celles qui affectionnent la compagnie d’hommes plus âgés qu’elles. Plusieurs femmes m’ont déclaré que leur « libertinage » pourrait prendre fin dès qu’elles auront (re)trouvé un conjoint, un peu comme s’il s’agissait de la « phase de marge » d’une initiation tribale : la tribu des couples mariés.
33Deux Brésiliennes, Ana et Elba, ont arpenté pendant 18 mois nombre de sex-clubs d’Europe en déclarant de façon ingénue : « on cherche un mari ! » Elba a épousé un médecin hollandais rencontré « au Cap d’Agde » ; ils vivent à Amsterdam et ne « libertinent » plus que « parfois, l’été ». Elba faisait des études d’histoire de l’art à Paris, abandonnées après le mariage ; elle ne travaille pas et s’occupe de leurs 2 enfants.
  • 47 Sa mère, veuve, est professeur de mathématiques à Varsovie.
34Arrivée à Paris à 20 ans, Marzena a trouvé un emploi de femme de ménage par le réseau « de l’église polonaise ». Elle a découvert « les boîtes échangistes » au bout de deux ans, y a passé tous ses samedis soirs pendant huit ans, « pour éviter d’être avec les Polonais de Paris, qui sont rien que des ouvriers ; dans ces boîtes, au moins, tu as des banquiers, des sportifs ». En me précisant qu’elle n’acceptait jamais les coordonnées d’hommes mariés, elle indique que sa recherche avait un objectif dépassant le strict contexte de relations sans lendemain. De façon singulière, elle n’avait pratiquement jamais de rapports sexuels sur place : elle y allait pour repérer des hommes et recueillir leur numéro de téléphone.
  • 48 Là, ils ne fréquentent aucun espace « libertin ».
35Elle avait aussi un autre usage de ces espaces, plus singulier, dont j’ai mis du temps à comprendre la subtilité. Autant elle appréciait ce qu’elle percevait du milieu social de nombreux hommes qui fréquentent ces espaces, autant ses réactions à l’égard des pratiques sexuelles auxquelles ils s’y livraient étaient ambivalentes. En y amenant des hommes rencontrés à l’extérieur et qui ne connaissaient pas le « libertinage », elle leur faisait subir un double test : elle désirait un futur conjoint suffisamment « ouvert d’esprit » pour ne pas être choqué par ce qu’il y voyait, mais suffisamment « bien élevé » pour ne pas succomber à ces pratiques. C’est ainsi qu’après avoir rencontré Daniel dans une boîte de nuit classique, elle lui a fait découvrir dès la semaine suivante « [sa] boîte échangiste préférée » ; ils y sont retournés une dizaine de fois en six mois : « et, toujours, il a été très correct ». Ils se sont installés en couple et leur petite fille est née deux ans plus tard – depuis, ils n’y vont plus que très rarement : « On préfère aller à Deauville. »
  • 49 Rodier Christine, « D’assignations multiples à une invisibilité totale : parcours de femmes marocai (...)
  • 50 Si cela ne se produit pas, à tout le moins peuvent-elles espérer rencontrer un homme qui leur appor (...)
  • 51 Notons toutefois que même les femmes ayant rencontré leur conjoint en milieu « libertin » préfèrero (...)
  • 52 Le coût de ce type de stratégie est souvent particulièrement élevé ; la violence que cela entraîne (...)
36Certaines femmes peuvent développer des stratégies de mobilité sociale à travers des activités de sexualité vénale, notamment lorsque, à la suite de migrations économiques, elles se prostituent dans des régions plus riches que leurs milieux d’origine. Elles sont là susceptibles de rencontrer un jour un client qui pourrait les épouser. Si cela se produit leur nouveau statut les contraint à cesser toute pratique de sexualité rémunérée. Des changements de comportement s’imposent de façon moins radicale après une mise en couple de « libertine », elle peut éventuellement continuer avec son conjoint. Mais le même stigmate qui affecte la prostitution, en raison de la proximité entre le « libertinage » et ce type d’activité, se révèle d’une contrainte terrible pendant toute la phase de quête d’ascension sociale. Les femmes dans cette situation doivent en effet paraître désintéressées tout en fréquentant des milieux où les occasions de dépenses ne sont pas négligeables ; sans parler du coût des tenues évoquées plus haut, celui des transports de nuit se révèle parfois important. Leurs stratégies à long terme les conduisent par ailleurs à ne jamais accepter d’argent alors même qu’elles disposent de revenus limités ; « même quand un banquier voulait me prêter » m’a précisé Ana en parlant d’un agent de change de Lisbonne. Elba insiste régulièrement pour « payer le taxi », voire « partager l’hôtel ».
  • 53 Caplow Theodore, « Christmas Gifts and Kin Networks », American Sociological Review, n° 47, 1982, p (...)
37Ana, Elba et Marzena sont même vigilantes quant aux cadeaux qu’on leur offre parfois. Marzena a expliqué au sociologue avoir couru les bijouteries parisiennes plusieurs après-midi pour connaître la valeur d’un bracelet qu’elle venait de recevoir, de façon à choisir en remerciement un cadeau « à la hauteur ». On trouve là une démarche proche de celles qu’analysait Theodore Caplow qui a établi que le « choix » des cadeaux de Noël dans un cadre intrafamilial dépend, entre adultes, de la valeur accordée au lien social mais aussi des revenus des protagonistes – prenant en compte l’éventuel écart entre les revenus – chacun étant tenu par le même type de calcul implicite53. Agissant ainsi, Marzena, tout en soulignant son absence d’intéressement financier, anticipait l’éventualité de se trouver engagée dans un contexte d’échanges intrafamiliaux ; du moins se comportait-elle comme si c’était déjà le cas.

Recherches d’un « bon métier »

38J’ai rencontré le même impératif d’affichage de la mise à distance de l’argent chez des femmes qui développaient, à travers leurs pratiques de pluripartenariat, une recherche, plus ou moins délibérée, de travail socialement enviable à leurs yeux.
39Faouza est arrivée en France à l’âge de 10 ans, avec ses parents, réfugiés politiques. À 30 ans, elle vit toujours chez eux, est au chômage, et, bien qu’elle n’ait aucune formation dans ce domaine, aimerait « travailler dans la pub pardi ! C’est pour ça que je suis dans cette boîte ! ». Ayant de très faibles revenus, elle ne sort « pas plus d’une fois par mois » ; elle vient alors à Paris depuis la banlieue sur un vieux vélo, habillée en baskets et jean – robe et escarpins dans son sac à dos. Elle gare discrètement son vélo dans la cour d’un immeuble résidentiel où travaille comme employée de maison une de ses cousines, puis elle se change, dans l’obscurité.
40Coralie et Hélène sont venues seules s’installer à Paris alors que leurs parents résident dans des zones semi-rurales où l’une et l’autre disent avoir l’impression d’étouffer. Coralie travaille comme intérimaire : « comme ça, je suis toujours dispo pour un boulot dans le show-biz » ; à bientôt 30 ans, elle fréquente plusieurs fois par mois les soirées organisées par des personnes qui appartiennent à des milieux de la télévision et de la nuit parisienne, certains l’emmènent en vacances avec eux. Hélène, 24 ans, étudiante en science politique, a tenu à me faire remarquer « l’importante proportion de [ses] amants dans les ministères, des attachés parlementaires […] même un député et un ancien secrétaire d’État ». Les « soirées privées » que ces femmes fréquentent leur permettent de côtoyer des hommes influents dans les milieux au sein desquels elles nourrissent des ambitions professionnelles. Comme les femmes qui « libertinent » dans une démarche de recherche matrimoniale, elles sont contraintes à d’importants efforts pour fréquenter ces milieux où gravitent des personnes qui ont des revenus très nettement supérieurs aux leurs sans pour autant apparaître intéressées. Dès lors qu’on observe des liens potentiels entre sexe et argent, les stratégies à long terme impliquent un bannissement de tout rapprochement trop visible. Cela peut conduire ces « libertines » à surveiller leurs ami(e)s, voire en changer.
  • 54 Coralie, secrétaire intérimaire, Créteil, célibataire sans enfants, 30 ans.
« Au début, quand j’ai commencé à libertiner, je sortais avec Micheline. On s’entendait super bien toutes les deux, on aimait les mêmes soirées, les mêmes mecs. Mais, à un moment, j’ai vu qu’elle visait trop la couleur des cartes de crédit ! […] Elle ne voulait que du gold […] Je n’ai pas hésité, j’ai arrêté de la fréquenter. Pas question que je sois assimilée comme elle hein ! Moi, je ne suis pas intéressée… ce que j’aime, c’est sortir, m’amuser. C’est pour ça que je veux bosser dans le show biz ! Mais, je ne suis pas une nana intéressée hein ! D’ailleurs, si tu savais ce que ça me coûte ces sorties, les fringues, et tout. »
  • 55 Bozon Michel, « Orientations intimes et constructions de soi. Pluralité et divergences dans les exp (...)
  • 56 Il est plus facile à une femme de se faire remarquer en milieu « libertin » qu’à un homme ; moins n (...)
41Ces usages du pluripartenariat sont à rapprocher de la recherche de « réseaux sociaux » dont parle Michel Bozon lorsqu’il distingue trois types d’usages de la sexualité. En milieu « libertin », la rapidité avec laquelle se nouent de nouvelles rencontres sexuelles ainsi que la déconnexion entre ce type de pratiques et les liens amoureux permettent aux participants – et plus encore aux participantes – qui sont dans une démarche de constitution d’un réseau, de remplir en quelques semaines un carnet d’adresse beaucoup plus conséquent qu’en milieu ordinaire. La sœur jumelle d’une « libertine » de 23 ans m’a précisé : « Depuis que ma sœur sort dans ses boîtes un peu spéciales, elle est tout le temps invitée partout, elle connaît plein de monde. »
42Le point commun entre ces sept femmes est l’ampleur des investissements – et des restrictions sur les dépenses de la vie courante – auxquels elles s’astreignent pour fréquenter, sans paraître intéressées, ces espaces où elles trouvent des occasions de rencontres avec des hommes beaucoup plus richement dotés qu’elles en capitaux divers, et qui pourront, soit par le biais de propositions matrimoniales, soit par le biais d’offres de stages professionnels ou d’emplois, leur permettre d’obtenir le statut économique auquel elles aspirent. Nous avons là un usage du pluripartenariat dans des stratégies féminines d’ascension sociale, souvent liés à des flux migratoires, soit intra-nationaux (des régions excentrées vers les métropoles, et singulièrement vers Paris) soit internationaux."

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