BOXING OU FANTASME DE LA FEMME TRONC

Il est possible d’acheter sur internet une valise spécialement conçue pour transporter une poupée de silicone aux allures de cadavre frais… Sous le nom d'Angel Body, cette poupée à la chair élastique, reproduit avec un réalisme étrange l’aspect d’une femme qui aurait été amputée. On appelle ce fantasme le «boxing».
Boxing-helena
Angel Body est l’incarnation ultime d’une femme douce et disponible. Elle se vend avec trois type de vagin au choix : «doux», «très doux» et «très très doux» (c’est dire), qu’il suffit d’insérer entre les cuisses absentes de cette belle femme-tronc…
Comptez 168 000 yens le modèle de base, conçu spécialement pour les amateurs de boxing. Le «boxing», littéralement «mise en boîte», consiste à fantasmer sur les femmes ou hommes-objets, chirurgicalement démembré(e)s, «rangé(e)s» dans des tiroirs, transporté(e)s dans des valises à roulette et maintenu(e)s en vie pour le seul agrément de leur propriétaire. Le mot “boxing” vient des USA, qui estampille ce fantasme par l’intermédiaire notable de la fille de David Lynch : Jennifer Chambers Lynch gagne le titre de plus mauvaise réalisatrice de l’année 1993 en sortant un film horrifico-romantique, Boxing Helena, l’histoire d’un médecin fou qui kidnappe sa bien-aimée et lui coupe tous les membres afin qu’elle ne puisse pas s’enfuir… Malgré son échec commercial, le film est à ce point frappant qu’il est devenu culte dans le milieu des fans d’Ampulove.
Mais c’est au Japon que le boxing semble le plus populaire. Dès les années 20, l’écrivain Ranpo Edogawa popularise les histoires d’êtres humains transformés en “chenilles” ou en «morceaux de choix» que d’innombrables graphistes nippons prennent un plaisir palpable à illustrer…  L’illustrateur Gengoroh Tagame fait partie des plus célèbres d’entre les adeptes de boxing gay: ses dessins, actuellement exposés à la galerie Art Men Paris mettent régulièrement en scène des hommes aux ailes coupées, obligés de subir toutes sortes de pénétrations et de sévices sans pouvoir se débattre… Des potiches, littéralement.
Le scénario le plus courant des histoires de boxing est celui du kidnapping : cédant aux charmes d’un séducteur, une jeune femme accepte de le suivre chez lui et prend sans méfiance le verre qu’il lui offre. Elle se réveille… sur une table de dissection. Ses bras et jambes, proprement sciés, gisent au sol. Ses moignons suturés ne lui sont d’aucun secours pour résister au pervers qui abuse d’elle à répétition… Le manga le plus fascinant du genre s’intitule MPD-Psycho (éd. Pika) : glacial, cruel jusqu’à l’insoutenable, il raconte l’histoire d’un tueur en série sadique qui kidnappe la petite amie d’un flic et la lui renvoie, toujours vivante, dans une glacière.
L’image de cette jeune femme, en état de choc, baillonnée par un respirateur artificiel, les moignons palpitants, envoyée en colis recommandé dans un caisson étanche, est une des plus obsédante qui soit. Pas d’hémoglobine dansMPD-Psycho. La violence est clinique. Il est d’ailleurs tout à fait étonnant que le traducteur de ce manga pour adulte, Sylvain Cardonnel, soit également celui du roman apocalyptique Yapou, bétail Humain (ed. Désordres), chef d’oeuvre inachevé salué par Mishima comme l’expression du traumatisme japonais ultime : l’être humain réduit à l’état de simple réceptacle, de mobilier ou d’accessoire sexuel.
Lorsqu’en 1956, le Japonais Shozo Numa signe ce roman révoltant et grandiose, comparé pour sa démesure à un roman de Sade, il met en scène la terreur d’un monde livré au sado-masochisme de masse. C’est, de façon significative, l’histoire d’un enlèvement : capturé, livré à des machines qui l’empalent et le castrent, un être humain est, de façon irréversible, totalement déshumanisé. Le récit se déroule dans un futur de cauchemar dominé par des femmes grandes et blondes, d’origine germanique (sic), dans lequel les Yapous (Japonais) jouent le rôle d’animaux de compagnie très intimes. Leurs orifices sont modifiés pour de multiples abus. Leurs langues transformées en palpeur ou en pédoncule docile. Leurs crânes écrasés en forme de siège. Leurs bras rognés pour servir d’accoudoir. Yapou, Bétail humain est une saga inachevée de 1500 pages. Elle compte d’innombrables admirateurs et totalise un million de ventes au Japon où l’on se repaît de cette peinture au vitriol d’un univers qui fonctionne à l’envers : une dystopie (1) terriblement dérangeante et troublante. Les femmes blanches y ont le pouvoir. Et les Japonais qui leur servent d’urinoir, de lèche-botte ou de vibromasseur trouvent dans la perte totale de leur dignité une forme d’accomplissement… Idéologiquement ironique, cette critique radicale du Japon humilié de l’après-guerre montre jusqu’à quelles extrêmités on peut avilir une nation de vaincus. Jusqu’à quel point l’aliénation guette ceux que guide la morale des esclaves…
Au Japon, ce fantasme noir et ambigu semble avoir tant de succès que les plus célèbres catalogues de sex-shop (M’s, Nippori Gift) offrent à la vente des «oreillers de chair», des oreillers de coton rembourrés en forme de tronc féminin, dotés de seins, d’un sexe et accompagnés en option de dessous soyeux. Là-bas, ce n’est pas qu’on rêve d’amputer ses bien-aimé(e)s, non. C’est plutôt qu’on projette sur «l’objet de désir» un fantasme de possession absolue, comme pour exorciser la peur d’être soi-même privé de liberté, comme pour vaincre l’angoisse terrifiante de ce monde dominé par des puissances financières occultes qui peuvent à leur guise faire exploser des bombes H dans les atolls, acheter des morceaux entiers de pays, abattre des forêts primaires, mettre au pouvoir des fanatiques religieux ou bâtir des centrales nucléaires sur des failles. Nous ne sommes que des jouets entre les mains de fous.
Poupée sexuelle à la chair trop blanche, comme vidée de son sang, Angel Body offre l’illusion troublante qu’il est possible peut-être de survivre, malgré tout, à la mort de nos espoirs individuels.


Angel Body, en vente sur : http:www.medidoll.com
MPD Psycho 1, de Tajima Sho-u et Ôtsuka Eiji, éd. PIKA : la scène de boxing apparaît dans le premier volume. C’est de cette vision traumatique que la série tire son argument principal.
Cinéma : Boxing Helena, de Jennifer Chambers LynchLe soldat-dieu, de Wakamatsu (chez Blaq out)
Ecrit par Agnes Giard, les 400 culs, liberation
Lingerie ? secretdedame.com
chaussures à talons  ? Shoes-mode.com

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