AMPU-LOVE : SEDUISANTS ET AMPUTES

"Alors qu’une galerie d’art à Paris consacre une exposition à l’érotisme des accidents, une femme amputée devient la nouvelle ambassadrice de la beauté pour l’Oréal. Elle marche sur des tibias artificiels. Elle aimerait bien qu’on arrête de la considérer comme une handicapée. Juste comme une belle femme.
Aimee-mullins3

Signe des temps: la nouvelle égérie de L’Oréal, Aimée Mullins, 35 ans, se déplace sur des prothèses de jambes. Née avec une hémimélie fibulaire, c’est-à-dire sans péroné, elle est amputée sous les genoux à l’âge d’un an. «J’ai appris à marcher avec des prothèses et à faire du vélo comme n’importe quel autre enfant, avec mon père qui tenait la selle derrière moi avant de me lâcher», dit-elle (dans une interview accordée à Fémina). Aimée Mullins pratique l’athlétisme de haut niveau aux côtés d’athlètes valides. Spécialités: course et saut en longueur. Mais, ne supportant plus ses prothèses médicales de bois et de plastique, elle s’en fait faire sur mesure par des designers qui lui inventent une silhouette de science fiction. La voilà perchée sur des tiges en fibre de carbone inspirées des membres postérieurs d’un guépard, sur des «bottes» en bois de frêne sculptées de fleurs par Alexander Mc Queen ou sur de longs et fins fémurs de silicone qui lui donnent l’air d’une naiade… Elle possède une quinzaine de prothèses, jouant de son handicap comme d’un atout: elle, au moins, peut changer de jambes. Nommée parmi les 50 plus belles personnes au monde par le magazinePeople, photographiée en 2004 pour le calendrier Pirelli, Aimée Mullins est maintenant payée pour dire «Parce que je le vaux bien». Un slogan publicitaire aura rarement été si vrai.
Aimee-mullins2
Il semblerait donc qu’on puisse maintenant parler de la beauté d’une personne amputée, voire de sa séduction ou de son érotisme, sans passer pour un monstre de perversité. Il en aura fallu du temps. Lorsqu’il est mis en scène, pour la première fois en 1973, l’érotisme de l’amputation reste entouré d’une aura sulfureuse. C’est l’écrivain J.G. Ballard —ancien étudiant en médecine— qui inaugure l’art médical dans une fiction au titre percutant :Crash. Le héros, Vaughan, au corps couvert de cicatrices n’arrête pas de provoquer des accidents, qu’il assimile à des relations sexuelles brutales: le sperme s’y mélange au kérozène; les dents s’incrustent dans le pare-brise. Les autoroutes de l’information se profilent déjà à travers ces échangeurs anonymes dans lesquels Vaughan roule à tombeau ouvert, en quête d’un orgasme final. A travers lui, des milliers de gens reconnaissent leurs propres désirs troubles. Parmi eux: Romain Slocombe. Il publie en 1983 un livre intitulé Art médical, le nouveau sexy qui chante la gloire des poupées cassées. C’est le livre d’art fondateur du mouvement, bourré d’images étranges où l’on voit des patientes souriantes en équilibre sur des béquilles ou allongées sur des lits d’hôpitaux. Ces «vamps de la bande velpeau«deviennent les icônes d’une sexualité réparatrice et rééducative. Contact glacé du stéthoscope, odeur de l’éther, vêtements blancs, bruit des gants… Tout un univers froid et désinfecté, porteur de sensations nouvelles… Grâce à Romain Slocombe, dont l’appareil photo devient la chambre «froide» de ces fantasmes d’un genre nouveau, le fétichisme médical obtient ses lettres de noblesse.
Il était jusqu’ici cantonné au statut de perversion pathologique sous des noms peu flatteurs… Acrotomophilie (du grec Akron: «extrémité» ; Tomos: «coupé» et Philia: «amour»): amour des amputé(e)s. Fracturophilie: attirance pour les membres pris dans du plâtre. Abasiophilie (du grecAbasios: infirmité): attirance pour l’infirmité. Stigmatophilie: attirance pour les cicatrices, etc. Sur internet, les acrotomophiles préfèrent se nommer eux-même les «fervents» (devotees). Ils fantasment sur les amputations, mais aussi sur les fauteuils roulants ou les instruments orthopédiques… Ils tirent un plaisir intense de la vue des moignons, qu’ils caressent comme un organe sexuel mutant, investi d’un potentiel érotique énorme. Certains ne s’intéressent qu’à certains types d’amputations et ignorent les autres: ils préfèreront un RBK (Right Below Knee: personne amputée du pied droit) à un LAE (Left Above Elbow  manchot) et diront d’Aimée Mullins qu’elle est une DBK (Double Below Knee: personne amputée des deux jambes, coupées sous les genoux) pleine de charme. La plupart des fervents sont des personnes valides, mais les sites de fervents sont souvent créés par des amputé(e)s qui aimeraient qu’on les trouve beaux/belles et attirant(e)s. «Les Culs de jatte, manchots et les estropiés aussi ont le droit d’être aimés», affirme Carl qui, après avoir perdu la jambe droite pendant des vacances dans le sud de la France (c’est du moins ce qu’il prétend) s’est mis à revendiquer «la beauté du corps accidenté». Parce que beaucoup d’invalides comme lui se retrouvent divorcés ou célibataires après leur accident, Carl a créé le site Ampulove, fin 1998, pour les aider à reprendre confiance en eux… au contact des fervents.
«La plupart des acrotomophiles se mettent à fantasmer sur l’amputation dès six ans, quand leur libido se développe». Ils découvrent souvent ce désir à la vue d’un(e) handicapé(e) dont l’image laisse une empreinte irréversible sur leur esprit. Ils pensent «J’aimerais lui ressembler» ou «Comme elle est belle» et cette rencontre les marque à tout jamais. «Pour moi, le super stimulus fut la vision d’une femme unijambiste marchant avec une seule béquille, raconte un anonyme. Ce dont je me souviens, c’est qu’elle marchait avec beaucoup de grâce, ne semblait pas handicapée physiquement, et elle était particulièrement attractive. C’est comme ça, je pense, qu’on devient fétichiste de l’amputation: c’est juste un accident… comme devenir amputé». La majorité des fervents insistent tous sur le choc visuel provoqué par cette démarche naturelle et élégante des infirmes qui maîtrisent parfaitement leur orthèse. «Elle portait tout son poids sur son bras et son épaule gauche en s’appuyant sur la béquille, et balançait sa jambe en avant, sans la moindre esquisse de saut, son centre de gravité passant, assez délibérément, au-dessus du point où la béquille touchait le sol», raconte un autre fervent, rempli d’admiration pour la belle «monopède» de ses souvenirs d’enfance. Quels que soient les témoignages, on y retrouve toujours la même fascination pour l’habileté des estropié(e)s à surmonter leur handicap, par le «style exemplaire» et par l’«efficacité superbe» de leur nouvelle motricité.
Auréolés par leur courage, transformés en sur-hommes et sur-femmes par l’accident auquel ils ont survécu, les amputés exercent sur les fervents une attraction aussi puissante que celle des icônes religieuses, exhibant leurs plaies ou leurs membres arrachés pour mieux prouver au monde que la mort peut être vaincue. Beaucoup de mammifères compensent par une activité sexuelle intense le traumatisme d’une catastrophe naturelle ou d’un événement terrifiant. Les baby-booms des lendemains de guerre participent de la même logique. Après leurs accidents, les gens ne sont plus jamais les mêmes. De cette initiation symbolique, ils sortent comme «grandis», «mûris» et «marqués» d’une cicatrice qui cristallise les désirs des fervents comme la métaphore déchirante d’une victoire. «Les fervents veulent parfois sucer, lécher et caresser le moignon, confirme Carl. Ils s’intéressent autant à l’amputation qu’à la cicatrisation: leurs critères de séduction reposent sur la forme du moignon, qui ne doit pas être trop pointu, ni trop long, mais joliment rond et ferme. Les femmes veulent s’empaler dessus et les hommes veulent le sentir contre leurs testicules». Le magazine Hustler a publié des photos de «StumpSuck» - fellation de moignon - et de nombreux artistes ont traité ce sujet. Helmut Newton, par exemple: dans l’édition américaine de février 1995 de Vogue, il photographie des mannequins en atelles ou en fauteuil roulant. Annie Sprinkle va plus loin : dans le film«Long Jeanne Silver», elle se fait pénétrer par le tibia atrophié de 16 cm de la pornstar unijambiste Long Jeanne Silver…
Slocombe-bcbg
Jusqu’au 4 juin à Paris, la galerie Monte en l’air, consacre une exposition d’anthologie à cet étrange fétichisme. A l’occasion de cette rétrospective,  Romain Slocombe présente une large sélection de son travail, des origines à nos jours, véritable descente aux enfers hospitaliers. Prises en photos, peintes ou dessinées, ses modèles jouent aux pin-ups dans des lingeries recouvertes de pansements et d’attelles, fixant le spectateur d’un air ambigu. On devrait ne les regarder que d’un œil clinique. On ne peut s’empêcher de les désirer. Elles-mêmes semblent jouir en secret de l’accident imaginaire qui les a rendues vulnérables… Elles prennent dans leurs appareillages des poses alanguies et offrent au regard des contusions qui sont autant de zones érogènes, transformant leur fragilité en charme… le charme supérieur de l’être meurtri.


A l’occasion de la parution de «The Medical Art MODEL BOOK» (tirage limité comprenant 60 photos inédites des modèles de l'«art médical»), Romain Slocombe expose au Monte-en-l’air.
Exposition jusqu’au 7 juin 2011.
Librairie-galerie Le Monte-en-l’air : 71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare, 20e, Paris.

Femmes de plâtre, de Romain Slocombe et Stephan Levy Kuentz, éd. La Musardine.
Agnes Giard, les 400culs, Liberation.
Note : Au cinéma , Aimée Mullins  apparaît en 2002 dans le film expérimental de Matthew Barney Cremaster 3.

A lire : 

Posts les plus consultés de ce blog

MON MARI ADORE PORTER DES VETEMENTS DE FEMME

Ces femmes qui aiment le sexe

CITATIONS CELEBRES QUI DONNENT ENVIE DE FAIRE L'AMOUR