SEXE ET TORTURE : ETRANGE BEAUTE DE l'HORREUR

"Il y a dans l’horreur une forme de beauté étrange qui fascine… autant que le sexe. A Toulouse, une galerie d’art expose des scènes d’enfer sorties tout droit du cerveau détraqué d’Antoine Bernhart, fils maudit de Sade et de ces écrivains «frénétiques» qui inventèrent le roman noir.
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Antoine Bernhart peint des scènes de sadisme extrême dans des décors de boîtes à musique: les personnages, comme des poupées, jouent les victimes et les bourreaux en se pliant dans toutes les positions qu’autorise la mécanique des corps… Dans ce petit théâtre du sévice, les victimes ligotées ouvrent la bouche sur de longs cris de terreur tandis que des hommes les pénètrent à l’aide de lames tranchantes, de crocs sanglants, d’hameçons et de pénis comme chauffés au fer rouge… Il  y a des femmes qui se font dépecer à vif ou larder à coups de planche à clous. D’autres rôtissent en mimant l’effroi sur des buchers miniatures, entourées par des bourreaux aux sexes rigides, froids et dégainés… Autour, la forêt obscure s’épaissit de présences menaçantes et des châteaux brûlent, comme si les pulsions sauvagement libérées par le peintre se propageaient sous des formes irrationnelles… La violence presque bestiale qui se dégage de ces tableaux stylisés n’est pas sans rappeler celle de ces romans dits «noirs» qui, vers la fin du 18e siècle, racontent avec une complaisance suspecte le destin tragique de belles et pures jeunes femmes…
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Spécialiste des romans noirs, Annie Lebrun explique: «L’habitude veut qu’on fasse naître le roman noir d’un rêve solitaire de 1764, Le Chateau d’Otrante, d’Horace Walpole, et que sa fin coïncide avec son apothéose en 1820 à travers l’errance infinie du Melmoth de Charles Robert Mathurin.» En l’espace de 60 ans, l’Europe des lumières accouche, à l’approche de sa propre fin, d’une révolution esthétique aux allures d’apocalypse. Dans ces romans ténébreux et naïfs, toujours, les héroïnes sont des vierges qui marchent en tremblant sous de hautes voûtes ou qui traversent de sombres forêts… au-devant d’un destin fatal. Innocentes initiées à la brutalité du monde, englouties par les ténèbres de souterrains en ruines, kidnappées par des moines pervers, violées par des seigneurs cyniques, elles entament sans fin ce «voyage au pays du malheur» dont Annie Lebrun décrit avec lyrisme les ressorts et les rebondissements dans Les Châteaux de la subversion. Pour comprendre Antoine Bernhart, il faut avoir lu ce livre, probablement. Car Antoine Bernhart fait partie de ces artistes totalement inactuels qui cultivent la malédiction en droite ligne de Sade, Chateaubriand, Schiller ou Hugo… Il peint des vignettes qui sont «comme un morceau de ténèbres arraché à la nuit dont nous sommes faits» (Annie Lebrun).
Il peint des visions de cauchemar qui sont chacune un cri primal, avec la force de nos pulsions les plus fulgurantes. En 2008, Antoine Bernhart expliquait: «Le plaisir que je prends à fabriquer mes propres images a sa propre intensité.» Ce ne sont pas les adjuvants d’une masturbation, même mentale. Ses oeuvres sont des blocs de libido pure et elles possèdent, concrètement, la même puissance de suggestion qu’un incendie ou qu’une tornade: à voir les flammes du brasier qui se tordent, la masse des nuages noirs grondants et les éclairs qui déchirent le ciel, on se sent comme happé par un bonheur suffocant. Il y a dans le spectacle des éléments déchaînés quelque chose qui vous subjugue, qui vous galvanise, qui vous procure l’émotion intense d’un désir d’anéantissement… La fin du monde… Antoine Bernhart réveille ce même désir que les auteurs de romans noirs explorent sous le nom de «sublime».
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En 1757, l’Irlandais Edmund Burke établit que nous pouvons tirer un plaisir d’émotions contradictoires provoquées par l’horreur ou la terreur. Son essai —«Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du Sublime et du Beau»— influence tout le mouvement «gothique», attirant l’attention notamment de Kant qui écrira plus tard: «Des nuages orageux se rassemblant dans le ciel et s’avançant au milieu des éclairs et du tonnerre, des ouragans semant après eux la dévastation, l’immense océan soulevé par la tempête, etc., ce sont là des choses qui réduisent à une insignifiante petitesse notre pouvoir de résistance comparé à de telles puissances. Mais l’aspect en est d’autant plus attrayant qu’il est plus terrible…». A l’idéal de l’ordre et des lumières, succèdent les noirs attraits de la nuit, mère de l’inconscient, de toutes les turpitudes et de l’imaginaire libéré. C’est peut-être en cela que la peinture d’Antoine Bernhart est tellement salvatrice: à l’inverse de ces artistes qui se contentent de poser sur un mur bleu un tableau de la même couleur afin de souligner la disparition de leur art (1), Antoine Bernhart s’inspire de ses souvenirs de l’immédiat après-guerre, lorsqu’enfant, dans la forêt, il se faisait des peurs «bleues» «comme cette fois où, caché dans un arbre creux, j’ai vu surgir un sanglier de la brume»… Ou comme cette autre fois, lorsqu’il a croisé le cadavre d’un homme pris par la glace… Il y a des souvenirs qui vous hantent pour la vie. Des paysages à vous couper le souffle. Des désirs à mourir. Et ce sont à ces sources d’émotion là qu’Antoine Bernhart alimente son oeuvre, en prise directe sur l’infini du désespoir qui tient à la condition humaine.
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A rebrousse-poil de cette époque si «conceptuelle» vouée au culte d’oeuvres qui renvoient à elles-mêmes de façon redondante, à rebrousse-poil de ces films pornos qui neutralisent le désir en ne montrant plus que le corps réduits à l’insignifiance, Antoine Bernhart peint des images qui heurtent et qui frappent avec une puissance électrique. «Ici, l’inflation fantasmagorique est telle que le regard est littéralement visité par l’au-delà du possible», raconte Françoise Fauché-Gros, la critique d’art qui signe à la galerieSollertis le catalogue de son exposition. Antoine Bernhart, effectivement, va au-delà, bien au-delà de tout ce qu’il est politiquement correct de montrer, mais il ne le fait pas pour choquer. Il le fait parce que sinon, dit-il, il pourrait tuer. Peindre ou détruire. Il a choisi. Peindre avec le même désir tenaillant qu’un héros de Sade (l’ignoble Moberti, dans L’histoire de Juliette) lorsqu’il arrache passionnément les lèvres de sa maîtresse avec ses dents: «Il ne cessait de baiser la bouche de cette infortunée, afin, disait-il de recueillir avec soin les élans précieux de la douleur d’une femme tant aimée.» Tout comme cet homme qui dévore une bouche, goûtant le sang mêlé d’hurlements, les personnages peints par Antoine Bernhart accomplissent le rituel de la torture, empruntant «les gestes las de la cruauté» avec «le regard vide et souverain de nos doubles solitaires»… parce que c’est le seul moyen de se sentir vivre, dans l’éblouissement qui préside à la mort.
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Note 1/ A ce sujet, lire les chroniques assassines de Nicole Esterolle, qui ont le mérite défoulatoire d’un bon coup de gueule et tant pis si c’est de parti-pris ou de mauvaise foi. On ne peut pas s’emêcher de rire et d’être (un peu) d’accord. Surtout que Nicole Esterolle n'est pas la seule à se braquer. Lire un commentaire envoyé par Christian Noorbergen (Critique d’art) : «Accrocher au mur une toile d’une couleur X, puis peindre les murs de la même couleur X, ainsi le peintre questionnerait sa propre démarche auto-disparaissante, éclairant ainsi le public lui-même questionné dans la répétition de ses habitudes visuelles. Mise en abîme d’un questionnement chromatique infini. Ainsi l’artiste auto-disparaissant mettrait lui-même en question son propre questionnement d’origine en disparaissant au sein d’icelui. Questionner la question enfonce le clou conceptuel de la non-différence d’une couleur identique à elle-même, se répétant à l’infini dans l’œuvre et dans le mur. Le mur devient œuvre, l’œuvre se fait mur, la partie devient le tout, le tout devient partie, et la muralité indifférenciée s’auto-transcende. L’œuvre initiale et initiatique s’empare ainsi, par absorption contaminatrice, du tout qui l’insépare de ce qui l’environne. L’artiste inquestionne la non-question de la non-différence, et le même s’empare de l’altérité qui ne cesse de disparaître. ...CCQFD«."
Agnes Giard.

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