SE TRAVESTIR EST IL UN SIGNE DE DECADENCE VIRILE ?

"Il existe sur le phénomène des hommes-objets un nombre croissant d’études, car le fait que des hommes soignent leur corps, utilisent des cosmétiques et éventuellement portent des vêtements dévolus à l’autre sexe, s’accompagne d’une intense réflexion sur ce qui est perçu comme une «perte de virilité», une «érosion des valeurs masculines» voire pire : «une dégradation des repères moraux qui structurent notre société». 

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Ce que l’on désigne comme une «féminisation des mâles» en lui attribuant la valeur d’une décadence n’est peut-être rien d’autre que la résurgence d’un idéal masculin qui prévalait à d’autres époques (1).
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De quand date notre conception de ce que doit être un homme (poilu, dédaigneux de son apparence, n’ayant aucun goût pour la mode, ni pour les bijoux)? S’il faut en croire les historiens, cette conception est plutôt récente: c’est au 19e siècle, lorsqu’à l’ère féodale succède l’ère de l’industrialisation bourgeoise et que les médecins prennent la relève des prêtres qu’une nouvelle norme de comportements se met en place concernant les hommes et les femmes. Désormais, ainsi que l’explique le sociologue Eric Macé (dans un article intitulé «Ce que les normes de genre font aux corps»), le genre —homme-femme—doit coïncider avec le sexe —mâle-femelle. En clair : on doit adopter un comportement dit «viril» lorsqu’on naît avec un pénis (2).
«Par ailleurs, ajoute Eric Macé, il n’existe qu’une forme normale de sexualité, l’hétérosexualité, autant que possible au sein de la même race, dans le cadre du mariage et à des fins fécondantes. Tout le reste est pathologique, c’est-à-dire objet de traitement thérapeutique. La dimension fortement binaire et hiérarchisée de ce système sexe/genre conduit à une forme principale de préoccupation : l’inversion féminin/masculin, dont les principales figures associées sont les «invertis» (qui deviendront les «homosexuels») et les «travestis» (qui deviendront les «transsexuels»). »
C’est le début d’une véritable psychose concernant l’identité sexuelle des individus. Ne pas avoir un comportement de mâle alors qu’on en possède l’attribut, devient une source d’anxiété sans nom… Les identifications et conduites atypiques sont en effet toutes diagnostiquées comme des maladies.
«Pour Richard von Krafft-Ebing, médecin austro-hongrois de la fin du 19e siècle et fondateur de la définition psychiatrique du normal et du pathologique en matière de sexualité, la normalité psychique doit être indexée aux normes sociales (hétérosexuelles, ndlr), de sorte que les «invertis» et les «travestis» présentent des formes graves de perversion et de dégénérescence héréditaire.»  A partir de 1886, les travestis deviennent donc des personnes en souffrance qu’il s’agit de soigner.
En 1905, les premiers psychanalystes parlent également de travestissement en terme de désordre. «Pour Freud, la normalité et la maturité psychique de l’identité sexuée sont indexées sur la correspondance entre l’anatomie sexuelle et l’ordre symbolique. C’est pourquoi ils voient dans l’homosexualité une immaturité psychique consécutive à une psychogenèse inaboutie, c’est-à-dire n’ayant pu réaliser le passage normal d’une bisexualité enfantine à une hétérosexualité adulte. De ce point de vue, le travestisme et l’inversion d’identification de genre apparaissent comme des conduites délirantes de déni de l’homosexualité».
C’est vers 1908-1910, qu’une nouvelle interprétation du travestissement apparaît parmi les chercheurs… «La rupture avec ces approches psychiques vient de médecins endocrinologues qui sont à l’origine d’une nouvelle approche naturaliste du sexe et de la sexualité, la sexologie. La figure emblématique est Magnus Hirschfeld, lui-même homosexuel militant, qui soutient que l’homosexualité ne devrait pas être considérée comme un trouble de la personnalité ni comme une atteinte aux bonnes moeurs pénalement répréhensible, mais comme l’expression naturelle d’une forme «intermédiaire» au sein du continuum entre mâle et femelle, un «troisième sexe » développant ses propres orientations sexuelles et modes de vie. Hirschfeld est également le premier qui distingue homosexualité et travestisme.» (2bis)  Mais il faudra encore de nombreuses années avant que cette distinction soit reconnue comme valide.
Jusqu’au milieu du 20 siècle, la plupart des documents ne font pas clairement la part des choses entre orientation sexuelle et genre. «D’un homme décrit comme efféminé, on présume généralement qu’il est homosexuel, résument Bonnie Bullough et Vern Bullough (dans une étude de 2005 intitulée «Les travestis sont-ils nécessairement homosexuels?»).Pareillement, une femme travestie était considérée comme lesbienne».
Malgré la tentative d’Hirschfeld, le fait de s’habiller dans des vêtements inadéquats reste donc assimilé à un trouble psychologique. «Pendant 50 ans, le travestissement reste l’objet d’études médicales qui mettent en avant deux principales explications : la peur de la castration et la panique homosexuelle (3). Par la suite, les psychologues essaient de varier leurs conclusions, mais jusque dans les années 70, elles restent d’ordre médical (4) : un homme se travestit parce qu’il a souffert dans son enfance de la présence d’une mère trop «puissante»», expliquent-ils. Ce qui renvoie encore une fois les travestis à l’idée qu’ils sont des gays refoulés… Certains, pour se défausser, affirment que les drag queens n’ont rien à voir avec eux. «Les drag queens le font pour séduire, explique par exemple Virginia Prince, fondatrice du transvestite club movement (5). Nous, nous le faisons pour le plaisir intime». Virginia Prince affirme que le travestissement ne peut être qu’hétérosexuel. Hétéro à 90%, en tout cas.
Bonnie et Vern Bullough, afin de vérifier, envoient en 1994 un questionnaire aux 1200 membres du Tri Ess, une organisation américaine de «cross dressers». 372 d’entre eux répondent. Résultat des courses : 67,4% sont hétéros, 10,6 % bisexuels et 2,4% homosexuels. 64% sont par ailleurs mariés ou en couple avec une femme. 1,4% vivent avec un homme. 35% sont célibataires.  25% ont peur d’être appelés «pédale» (sissy), 23% ont peur d’être traités de «fous» (crazy) et 5% considèrent le travestissement comme un péché. 2% d’entre eux, par la suite, sont devenus transsexuels. Il faut bien que le sexe et que le genre coïncident…
NUS MASCULINS
Environ 200 oeuvres -photographies, dessins et peintures- du XIXème à nos jours mettent en scène l’homme sous toutes ses formes, bûcheron poilu ou éphèbe ambigu, Adonis languissant ou mauvais garçon, qu’il soit efféminé ou pas, l’homme s’affiche sous ses mille et une formes changeantes… La diversité mâle, ça fait du bien aux yeux et au cerveau.
Galerie au Bonheur du Jour : 11 rue Chabanais, 75002 Paris (01 42 96 58 64)
Du mardi au samedi 14H30-19H30


Copyright : photo de Claude Alexandre - courtesy of Nicole Canet www.aubonheurdujour.net

Travesti par claude alexandre1

Note 1/ Le concept de virilité lui-même change au tournant du 19e siècle. Au 18e siècle, les aristocrates n’avaient pas honte de se répandre en sanglots et d’exhiber leurs affects. Les larmes n’étaient pas incompatibles avec la virilité, pas plus que les bijoux, les fards, les parfums, les poudres, les perruques, les souliers à talons hauts, les bas de soie, les chemises surchargées de dentelles, les mouchoirs brodés et l’amour des tissus… Etre un homme c’était aussi avoir du goût et des sentiments exacerbés. Comme quoi, ceux qui hurlent aujourd’hui contre «la perte de virilité» s’appuient sur une vision de l’homme relativement récente dans notre histoire. Pour en savoir plus :
Sylvie STEINBERG, La confusion des sexes. Le travestissement de la Renaissance à la Révolution, Paris, Fayard, 2001, 406 pages.
Note 2/ Si le pénis est trop petit, les médecins pensent qu’il faut peut-être opérer le bébé et le redéfinir sexuellement. Lire à ce sujet : Mâle, femelle et sexe douteux.
Note 2bis/ En 1910, il publie un livre majeur sur le travestissement. Les Travestis: recherche sur la dynamique érotique qui pousse à changer de vêtements (traduction très maladroite du titre en Allemand : Die Transvestiten: Eine Untersuchung über den erotischen Verkleidungstrieb, mit umfangreichem kasuistischem und historischem Material. Verlag Alfred Pulvermacher, Berlin 1910). Dans ce livre, il cite le cas de 17 patients (16 hommes, presque tous hétérosexuels, et une femme, attirée par les femmes mais qui finira par se marier et avoir un enfant)
Note 3/ Gutheil, 1930; Fenichel, 1930; Hora, 1953; Peabody et al., 1953; Lukianowitz, 1959.
Note 4/ Person and Ovesey, 1978; Brierley, 1979, Beatrice, 1985; Fagan et al., 1988; Docter, 1988 et 1993.
Note 5/ C’est elle qui, aux Etats-Unis, fonde le premier magazine du «mouvement» et organise des soirées aux cours desquelles les travestis peuvent oublier le regard stigmatisant de la société en étant, enfin, eux-mêmes, c’est à dire habillés ouvertement en femme.

Illustration : projet “Half-Drag” du photographe Leland Bobbé.
http://www.ufunk.net/photos/half-drag-leland-bobbe/"
Agnes Giard, les 400culs,liberation.fr

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