LE CELIBAT REND IL EGOISTE

"Si tu es seul, c'est que tu ne veux pas faire de place à l'autre." Quel célibataire n'a jamais eu droit à ce reproche ? A une époque où la rencontre est à portée de clics, il est toujours utile de se demander ce qui nous empêche de nous ouvrir à l'amour.
Cécile Guéret


Elle a ses rituels, ses petites habitudes. Elle n’aime pas qu’un amant s’incruste, qu’il mette ses affaires partout ou tape dans ses yaourts. Depuis trois ans, Lucie, 27 ans, est célibataire. « Un peu obsessionnelle, peut-être », admet-elle en replaçant les coussins du canapé. « Solitaire, c’est sûr. » Et heureuse : « J’aime pouvoir faire ce que je veux, quand je veux. Choisir mes destinations de vacances, ne pas avoir à prévenir quand je rentre tard ni à supporter quelqu’un qui ronfle. » Puis, après un silence, une pointe d’inquiétude : « Parfois, je me demande si je saurais encore faire de la place à quelqu’un. » Égoïste ? Un reproche que les célibataires entendent souvent et qui les questionne jusque sur le divan.

« Même épanouis, ils doutent que ce soit normal d’être bien dans leur célibat », s’étonne Sophie Cadalen, psychanalyste. Comme si la vie en solo cachait une pathologie, une incapacité à penser à autre chose qu’à soi. « Comme si le couple était à la fois la seule issue possible et une preuve d’altruisme. Alors que nous connaissons tous des couples autocentrés, qui ne pensent qu’à eux, et des célibataires curieux, ouverts et disponibles. »

Pour Louis, 49 ans, qui n’a jamais vécu en couple, l’égoïsme serait justement de se servir de l’autre comme d’une bouée de sauvetage. « J’ai été célibataire par honnêteté, croyant qu’il me fallait régler mes difficultés avant de vivre à deux », confie-t-il.
Lucie, elle, évoque un célibat teinté de repli sur soi : « Je préfère rester à la maison, dans l’univers qui me sécurise, que me confronter à mon abyssal manque de confiance en moi quand je dois aller à un rendez-vous galant. Ne pas me penser assez jolie ou intéressante pour séduire, ne même pas savoir si cet homme me plaît, ou encore ce que je veux, ce que je cherche.» Elle préfère donc les situations balisées, avec ses amis, sans risque de rencontrer qui que ce soit. 

« Freud parle d'économie libidinale”, poursuit Sophie Cadalen, c’est-à-dire savoir où j’investis mon énergie psychique, pour quel risque et quel profit. » Tant que le célibat réconforte, il n’y a rien de mal à prendre soin de soi. « C’est au contraire un égocentrisme fructueux. Un moment d’introspection et de (re)définition de soi à savourer!», précise Marie-José de Aguiar, gestalt-thérapeute. Regarder le passé pour ne pas replonger dans les mêmes erreurs. Faire le point sur ses envies, ses besoins. Mieux se connaître pour mieux rencontrer l’autre.
Existerait-il une durée de repli salutaire, après un deuil ou une rupture, pour soigner ses plaies ? « Non, c’est encore une injonction sociale ! corrige Sophie Cadalen. Certaines ruptures nécessitent une récupération, d’autres pas. Parfois, elle a été faite pendant l’histoire, et, quand celle-ci s’achève, nous sommes déjà prêts depuis longtemps à rencontrer quelqu’un d’autre.!»

Des « orgasmes du moi »

Alors que nous vivons, chacun notre tour, des phases de bonheur ou de difficultés, seuls ou à deux, profiter des moments heureux lorsque nous sommes célibataires n’a rien à voir avec de l’égoïsme, qui serait se soucier de soi au détriment de l’autre. Ces satisfactions, le pédiatre et psychanalyste britannique Donald W. Winnicott nous invite même à les vivre comme des « orgasmes du moi », pour ceux qui savent savourer la solitude. Avec, tout de même, une précision de taille : cette capacité que nous acquérons pendant l’enfance, nous ne pouvons la découvrir que grâce à la présence de notre parent (In La capacité d'être seul, Payot, "Petite bibliothèque") . C’est parce qu’il n’est pas loin, soutenant et attentif, que nous en profitons pleinement. Adulte, c’est presque pareil.

« Être seul peut générer une grande jouissance, lorsque nous savons que, si nous le voulions, nous pourrions être accompagnés d’un ami ou d’un amour », souligne Marie-José de Aguiar. C’est toute la différence entre la solitude choisie et celle qui est subie. Attention, cependant, « certains anxieux peuvent avoir l’impression de contrôler leur quotidien et préfèrent rester dans le connu de leur vie solitaire plutôt que de s’ouvrir à un autre menaçant ou juste différent », constate Sophie Cadalen. Car aimer, c’est aussi risquer de s’attacher, de souffrir, d’être déçu.
Surtout que « nous baignons aujourd’hui dans une idéologie du couple dont le modèle est celui de la passion », rappelle le psychanalyste et psychosociologue Jean- Claude Liaudet. Ce modèle nous renvoie, inconsciemment, au paradis perdu et idéalisé de la relation mère- bébé. « Être en couple, c’est admettre une castration : je ne peux satisfaire mes désirs sans en passer par un autre dont je vais dépendre », explique-t-il, et qui pourra m’apporter du bonheur ou de la douleur. D’où, pour certains d’entre nous, une préférence pour la sécurité du célibat plutôt que le danger d’une fusion mortifère.

 D’autant que « nous avons tous besoin de contrôler. En couple ou pas, nous passons notre temps à lâcher prise, paniquer et vouloir maîtriser à nouveau », observe Sophie Cadalen. Jusqu’au jour où notre cocon devient notre prison. « J’ai toujours aimé être seul, savourer le silence. C’est bon, ça me nourrit. Mais ça me fait aussi souffrir », avoue Louis. Car, quand apparaît l’envie d’être à deux, le silence résonne, le confort déprime, la liberté devient absurde. Gérer son temps, sa vie, son espace sans rendre de comptes à personne, « c’est anecdotique ! J’aurais tellement d’autres choses à gagner en vivant avec quelqu’un », affirme-t-il.

A DÉCOUVRIR

Un sentiment qui fait alors écho aux conseils des Copains : « Tu devrais faire plus de place à l’autre, moins penser à toi, sortir… » Et nous culpabilisons encore plus d’être célibataires, comme si cela relevait de l’égoïsme, de la paresse ou de la rigidité. Sauf qu’à certains moments il nous est impossible de nous assouplir. « Le célibat est un nœud névrotique lorsque nous savons qu’il n’est plus bon pour nous mais que nous ne parvenons pas à nous mettre en mouvement vers les autres », expose Marie-José de Aguiar. Quand y penser donne des sueurs froides. Que les douleurs passées nous ont rendus méfiants. Soit que l’anxiété est trop grande, soit que nous ne savons plus faire différemment.

Le premier pas vers l’autre

Nous sommes alors dans ce que les thérapeutes gestaltistes appellent un « ajustement conservateur », une routine connue par cœur, protectrice, mais qui enferme. « C’est souvent lorsqu’ils sont à cette intersection que les célibataires viennent en thérapie, analyse Marie-José de Aguiar. Pour se sentir soutenus dans ce premier pas vers l’autre ou pour soigner la faille qui leur fait encore mal. Cela peut être une crainte de l’abandon, de la trahison, de la maltraitance, un manque d’estime de soi… » Tout dépend de son histoire. 

« J’ai été seul pendant douze ans. Cela me convenait, jusqu’à ce je tourne un peu en rond. Sans contradiction, sans vent nouveau, je commençais à m’ennuyer avec moi-même. » Était-ce le déclic pour que Théo, 37 ans, trouve l’élan d’aller vers l’extérieur ? « En tout cas, cela m’a permis de ne pas passer à côté de ma compagne. Avant, je me serais inconsciemment débrouillé pour la rater », reconnaît-il.
Une ouverture possible, selon Marie-José de Aguiar, «lorsque nous acceptons d’être déstabilisés, interpellés, réveillés à nous-mêmes par l’autre ». Autant de petits déverrouillages intérieurs, parfois imperceptibles, qui ouvrent un espace pour la rencontre… même quand nous nous y attendons le moins. 

Solitaire libéré, pas si facile...

La vie en solo ne veut pas dire sans sexe. « Mais attention, nous n’en sommes pas tous capables ! prévient Sophie Cadalen. L’échange physique peut être vécu comme beaucoup trop engageant, voire terrifiant. » Car dans la rencontre « nous arrivons avec nos névroses, nos casseroles. Certains ont l’impression de draguer à tout-va mais sont tellement anxieux qu’ils se verrouillent à double tour », précise la psychanalyste.
D’autres « iront d’aventure en aventure, en considérant leurs amants comme des opportunités, des moyens d’assouvir leurs pulsions », ajoute le psychanalyste et psychosociologue Jean-Claude Liaudet, qui y voit même « un individualisme caractéristique de notre société, où l’autre n’est là que pour me servir ». Un utilitarisme qui risque d’appauvrir l’individu plus que de le nourrir, de le renvoyer à sa solitude plus que de l’accompagner. Or, profiter pleinement de son célibat, c’est avant tout prendre soin de soi. Avec aventures. Ou pas.

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