SEXE : QUAND PARLER DEVIENT UNE MENACE

Évoquer ses fantasmes, ses ex, une infidélité… Certains sujets sont tabous et risqués pour le couple. Faut-il tout de même les aborder ? Et comment éviter les discussions tue-l’amour ?
Anne-Laure Gannac


Dans un couple, tout devrait pouvoir se dire, mais il n’est pas nécessaire de tout dire. » C’est avec cette conviction qu’Yvon Dallaire, psychologue et sexologue, intime à ses patients de sortir du silence dès qu’il s’agit d’éviter les malentendus, générateurs de crise. Pour la conseillère conjugale et familiale Caroline Kruse, si le « tout dire » est une erreur, il devient utile de parler « lorsqu’on sent que ce qui n’est pas dit finit par envahir les autres domaines de la relation ». Le problème, c’est que certains sujets, notamment ceux qui ont trait à la sexualité, semblent inabordables, « car on touche là à ce qui fonde l’identité de chacun, explique-t-elle, à ses pulsions profondes, à ce qui l’a constitué en tant que sujet désirant ».


Pour rendre ces discussions plus aisées, quelques règles sont à connaître. D’abord, éviter le ton de la culpabilisation. Et, pour cela, « partir non pas de notre mal-être ou des “ratés” de l’autre, mais de nos besoins », recommande Yvon Dallaire, qui rappelle que la forme est au moins aussi importante que le fond : savoir choisir le bon moment, quand nous nous trouvons dans un environnement calme et que notre partenaire semble ouvert et posé. Puis parler doucement, s’interdire de hausser le ton…
Le psychologue en appelle avant tout à ce qu’il nomme « l’intelligence émotionnelle conjugale » : « Elle permet de s’affirmer tout en étant ouvert à l’autre. » Son principal ciment, selon lui, est la confiance en soi : « Plus j’ai confiance en moi, plus j’ai confiance en l’autre et peux donc l’entendre et lui parler sans l’envahir de mes émotions ni me laisser envahir par les siennes. » Un beau projet qui se heurte vite à la dure réalité des accusations, vexations et autres armes, dans ce qui vire aisément à la guerre de territoires. D’où l’intérêt, en cas de diffculté, de faire appel à un thérapeute ou un conseiller conjugal. Parmi ces sujets complexes à aborder, Caroline Kruse et Yvon Dallaire nous en présentent quatre.


Dire ses fantasmes ?

« Se parler librement de ses fantasmes ne signifie pas nécessairement tous les mettre en acte, mais en faire un espace, au moins mental, de jeu partagé », indique Caroline Kruse. Mais, pour certains, cela est très difficile, du fait d’une profonde pudeur, d’un manque de confiance, de la peur de porter atteinte à l’image que l’autre a de nous (« Pour qui va-t-il me prendre ? ») ; ou encore d’une difficile acceptation de sa part d’ombre, car le fantasme est, par définition, une transgression.
La conseillère conjugale évoque le cas, fréquent dans sa clinique, où l’un des deux partenaires, le plus souvent l’homme, voudrait érotiser davantage la relation et reproche à l’autre sa raideur, son manque d’appétence pour les jeux sensuels… « Un cercle vicieux s’installe qui finit par enrayer non seulement la communication, mais aussi la sexualité elle-même : “Si je n’ai pas les mêmes envies que toi, si je me bloque, c’est que tu me reproches sans cesse de ne pas te convenir sur ce plan-là” ; “Si je te fais ces reproches, c’est que j’ai l’impression que tu ne me désires plus (ou pas).” » La communication tourne en boucle et chacun des deux partenaires, blessé narcissiquement, se replie encore plus.

Aussi, d’après elle, « en parler ensemble n’est pas indispensable. Ni parfois même souhaitable ». Par exemple, confier ses fantasmes de scènes d’amour à plusieurs à un partenaire très possessif ou peu sûr de lui ne peut que le blesser et le fragiliser. « Tant mieux si la “fantasmatique” de l’un correspond à celle de l’autre, mais il n’y a rien d’inquiétant à ce que ce ne soit pas le cas ! » estime-t-elle.
En revanche, si la relation stagne à un bas degré d’intimité ou s’enlise dans une certaine monotonie, alors cet échange de confidences peut être profitable. Dans ce cas, Caroline Kruse conseille d’abord d’éviter le mode du reproche et de la culpabilisation en ping-pong. Ensuite, faire preuve de douceur, ne pas brusquer l’autre. Puis, au lieu de réclamer, proposer. Et si les mots peinent à venir, Yvon Dallaire invite à s’inspirer d’Anaïs Nin, qui exposait ses fantasmes à Henry Miller par voie épistolaire. Dans tous les cas, il suggère de présenter cela « comme un jeu, avec humour, en sachant dédramatiser. Ne perdons pas de vue que nous avons tous des fantasmes et, même, qu’ils ne sont, souvent, pas très originaux ! »

Avouer une infidélité ?


De même, avouer à son conjoint être séduit par quelqu’un d’autre relève, sinon d’une forme de perversion, le plus souvent d’une lâcheté : « On pense ainsi que l’autre, soit nous en sera plus attaché, soit nous aidera à surmonter la tentation. » Ce qui, dans les deux cas, revient à dénigrer ses sentiments.
« Promets-moi que si un jour tu me trompes, tu me le diras. » Pour Caroline Kruse, parmi tous les « contrats » passés dans l’euphorie du début de la relation, celui-ci est sans doute (avec son antagoniste, celui de la fidélité absolue) l’un des plus dangereux. Dangereux pour l’estime de soi du partenaire et, bien sûr, pour la relation, qu’il empoisonne en atteignant son noyau dur : la confiance. La conseillère conjugale est catégorique : « Qu’on ait eu, sur son lieu de travail ou lors d’un déplacement, un flirt un peu poussé ou une aventure d’un soir, il est vraiment inutile de le confier à son partenaire. Ce serait l’inquiéter, voire le faire souffrir, en semant sans raison le doute dans son esprit. Celui qui la commet oublie en général très vite une infidélité passagère. Mais son partenaire, s’il est mis au courant, risque, lui, de s’y accrocher douloureusement pendant des années. »

« Si l’infidélité est découverte, il faut surtout éviter de donner des précisions, surtout sexuelles, même si l’autre les demande, met en garde Caroline Kruse. C’est un poison qui fixe les images et dont il sera extrêmement diffcile de se désintoxiquer. » Comment, alors, en parler ensemble ? « Une infidélité est évidemment une source de souffrance. Pour celui qui la subit, mais aussi pour celui qui l’a commise et qui porte cette culpabilité d’avoir fait du mal à son partenaire, assure la conseillère conjugale. Si les deux souhaitent néanmoins rester ensemble, tout dépend du dialogue qui va s’instaurer entre eux. Sans doute aurait-il mieux valu se parler de ce qui n’allait pas avant, plutôt que de le signifier par un passage à l’acte. »
Cependant, constate-t-elle, les couples qui ont surmonté cette épreuve le disent souvent : jamais ils ne s’étaient autant parlé ni sentis aussi proches l’un de l’autre. « Mais encore faut-il que, dans ce dialogue retrouvé, chacun accepte de faire un pas vers l’autre », précise Caroline Kruse. Que celui ou celle qui a trompé supporte d’entendre la plainte de l’autre, qu’il mesure la gravité de sa blessure. Qu’il se montre patient, mais aussi qu’il sache poser des limites pour que l’autre ne se laisse pas envahir par la violence de son ressentiment. « Quant à celui qui a été trompé, il devra reconnaître son rôle dans l’histoire, dans ce qui a pu éloigner son partenaire. Cela, avance-t-elle, lui permettra de sortir de la posture de la victime passive. »

Evoquer ses ex ?

Si ce sujet est tabou, c’est évidemment moins pour celui qui parle de ses ex – qui est même susceptible de tirer du plaisir à raviver ainsi des souvenirs, plus ou moins idéalisés, de tendresse dont il a fait l’objet – que pour celui qui l’écoute. Celui-ci peut vite se sentir comparé, jugé à l’aune des précédentes relations, surtout s’il manque de confiance en lui. « La jalousie rétrospective, dans la mesure où elle s’enracine, comme toute jalousie, dans une estime de soi défaillante, peut être aussi toxique que celle qui s’étaye sur le présent », confirme Caroline Kruse.
Sans renier ou tenter d’oublier ce que l’on a vécu d’heureux avec son précédent conjoint, il lui semble donc « inutile d’inviter son ex, ne serait-ce qu’en paroles, dans sa nouvelle vie. Sauf si c’est pour mieux faire comprendre à son partenaire le chemin qui nous a mené à lui ». Mais, alors, sans entrer dans le détail. Éviter – même si l’autre les sollicite – toutes les confidences concernant la vie sexuelle avec les ex : « C’est un domaine narcissiquement miné qui peut induire chez l’autre un sentiment très destructeur de compétition ou de dévalorisation », fait remarquer la conseillère conjugale.

Les choses sont évidemment différentes quand il y a des enfants. D’un côté, c’est plus clair : nous restons en contact avec le père ou la mère de nos enfants  et non avec notre ex. Mais il arrive qu’ils servent de prétexte au maintien d’un lien que l’un des deux souhaite inconsciemment  prolonger. Selon Caroline Kruse, la parole devient alors indispensable pour désamorcer une situation malsaine : « Il s’agit de poser le plus vite possible des limites à l’ex, et de rassurer le nouveau  conjoint afin qu’il ne se sente nullement en compétition. »Et si l’ex est un ami ? Même si la séparation s’est passée sans  drame, Caroline Kruse préconise d’attendre que la nouvelle relation ait bien pris ses marques avant de renouer avec l’ancien conjoint des liens de complicité. Et surtout de prendre en compte  les émotions de son partenaire. Si cela lui est trop difficile, il reste essentiel de respecter son besoin.

Confier sa baisse de désir ?

La baisse du désir n’a rien que de très banal ; dans un couple au long cours, les deux partenaires ne peuvent pas toujours désirer au même moment ni avec la même intensité. Il n’empêche : le sujet est souvent passé sous silence. Car le sentiment de culpabilité s’en mêle, chez celui qui n’a plus envie et qui s’en veut de ne pas être idéalement performant, aimable, aimant… Mais aussi chez l’autre, qui se reproche de ne pas savoir redonner envie à son partenaire.
Pour éviter ce qui finit par devenir une épreuve, tous deux renoncent à essayer de faire l’amour et à en parler. Même les mouvements de tendresse deviennent suspects : « Je ne peux pas la prendre dans mes bras, elle va croire que je cherche à la forcer. » « Ça me ferait plaisir, mais il va en déduire que j’ai envie d’aller plus loin »… Alors aucun ne fait ni ne dit rien et le couple laisse les choses s’enkyster. Or, ce sont justement ces mots-là qu’il faut dire, observe Caroline Kruse : « Tout ce qui peut rassurer l’autre dans l’amour qu’on lui porte. »

La baisse du désir peut être due à quantité de raisons qui n’ont rien à voir avec l’amour que chacun se porte : naissance d’un enfant, aléas hormonaux, difficultés socioprofessionnelles… « Le dialogue est le seul moyen d’éviter les malentendus et de revenir à ces circonstances concrètes », prévient Yvon Dallaire.
En parler donc, reconnaître que ce n’est facile ni pour l’un ni pour l’autre, « mais ne pas en faire le sujet obligé des conversations d’après dîner, reprend Caroline Kruse. Imaginer plutôt ensemble toutes sortes de ruses pour contourner la routine. Ne pas faire l’amour ne signifie pas renoncer à toute sensualité ». Et si la difficulté persiste, ne pas hésiter à consulter un professionnel pour mieux comprendre ce qu’elle vient signifier.

"Les sujets les plus difficiles à aborder ont trait aux désirs jugés hors norme"


« Lorsque j’ai commencé l’émission, il y a une dizaine d’années, les gens avaient du mal à prononcer certains mots à l’antenne : cunnilingus, fellation, sodomie… Surtout les femmes. Aujourd’hui, ces tabous sont tombés, témoignage de la libération sexuelle féminine, qui, si elle est loin d’être totale, les autorise tout de même à parler de leur plaisir. En revanche, du côté de la communication dans le couple, il reste du chemin à faire !
Brigitte Lahaie, 59 ans, animatrice de radio (Lahaie, l’Amour et Vous sur RMC, du lundi au vendredi)
Récemment, un homme m’appelle au sujet de la chute de désir de sa femme. Quand je lui demande s’il en a parlé avec elle, il me répond : “Oui, on en parle.” Puis il m’explique que, dès qu’il aborde le sujet, elle relativise ou nie et que, la voyant embarrassée, il finit par se taire. Pour eux, “ils ont parlé”. Sauf qu’ils ne se sont rien dit !
Pour communiquer, il faut être deux ; or, dans le couple, il y en a toujours un qui est plus pudique que l’autre… ou plus inquiet de ne pas être dans la norme. D’ailleurs, d’après les témoignages que je reçois, les sujets les plus difficiles à aborder ont trait aux fantasmes et aux désirs jugés hors norme ou qui semblent troubler l’identité sexuelle, comme la sodomie. Ce qui prouve à quel point la norme sexuelle est pesante…
Je ne sais pas si témoigner à l’antenne libère la parole dans le couple ; j’ai l’impression que, pour ceux qui appellent, je suis plutôt cette copine à laquelle on dit des trucs qu’on ne confiera jamais à son partenaire ! En revanche, je reçois beaucoup de courriels d’auditeurs me disant que le soir, avec leur conjoint, ils parlent de ce qu’ils ont entendu dans l’émission et que cela les aide à aborder le sujet de leur propre sexualité. »

"Si je lui disais les choses, il serait triste et consterné"

Franck, 55 ans, chef de projet
« En général, je préfère “faire” plutôt que “dire”. Le sexe, c’est d’abord quelque chose qui se vit, s’expérimente, se partage sans forcément épiloguer. Ça a toujours été assez simple pour moi, jusqu’à ce que je rencontre Luis, un homme délicat, sage et modeste, dont je suis tombé amoureux presque malgré moi. Sa sexualité est à son image : simple et sans fantaisie. Vraiment trop pour moi, mais je crois que si je le lui disais, il serait blessé, triste et consterné. Pire : c’est sa personne tout entière qui serait remise en cause, et je pense que ça pourrait démolir notre histoire.
Mon amour d’avant était séropositif, et cela a beaucoup compliqué notre relation ; j’avais envie d’une sexualité ouverte, légère et joyeuse, que son état rendait impossible. Quand j’en ai parlé avec lui, il a été terriblement blessé. Je ne veux pas que ça recommence avec Luis, alors je me tais. Ce qui ne nous empêche pas d’évoluer, très lentement, vers des petites “nouveautés” qui ne passent jamais par un échange verbal. C’est un chemin tout en douceur, en nuances, en subtilité.
Ça me frustre, parfois beaucoup, et j’aimerais oser lui dire que le sexe, même quand c’est sale, c’est beau et bon. Je crois qu’il ne le comprendrait pas ; tout au plus, j’arrive à le taquiner de temps en temps à ce sujet. Luis fonctionne par prises de conscience successives ; je ne désespère pas que, petit à petit, ça le mène vers une sexualité un peu plus gourmande. En attendant, je découvre son immense capacité à aimer, qui me bouleverse. Et je suis émerveillé par sa facilité à se donner sans autres mots que “je t’aime”. »

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