RIMAN SLOCOMBE, AUTEUR DE POLARS ET PHOTOGRAPHE

Auteur de polars, Romain Slocombe réalise des photos de jeunes femmes en uniforme de la seconde guerre mondiale. Toutes auréolées par le romantisme crépusculaire de la mort.
YokoHigashi-Slocombe-copie
Quand le peintre et illustrateur Romain Slocombe fait ses débuts aux côtés des artistes du groupe Bazooka, il détourne des images de la propagande maoïste avec une distance ironique, politique mais surtout érotique : elles sont tellement jolies les pin-up en détresse de Prisonnière de l’armée rouge. Reprenant Gwendoline à la sauce para-militaire, Slocombe s’empare ensuite des lycéennes japonaises pour leur faire subir toutes sortes d’avanies. Voilà les jeunes filles frappées dans la fleur par des crash dont elles deviennent les troublantes héroïnes. La corolle de leur jupe plissée bleue marine se lève sur un bout de culotte meurtrie. Elles portent des attelles et des minerves qui les auréole d’une grâce délicate. Bien qu’elles n’aient rien à voir avec des soldats, les modèles sensuelles de Romain portent presque toutes l’uniforme scolaire que l’on appelle au Japon sailor-fuku, emprunté depuis l’ère Meiji à l’armée de mer britannique. Gardant toujours en tête le passé impérialiste de ce pays qu’il aime tant, Romain Slocombe passe ensuite à la photo et fait poser ses lolitas martiales dans des lits d’hôpitaux qui leur donnent l’allure de victimes sensuelles. Puis, mélangeant tous ces ingrédients dans des polars noirs construits comme des scénarios de film à suspens, Romain Slocombe devientécrivain. Le héros de ses romans, curieusement, est un photographe nommé Gilbert Woodbrooke, spécialisé dans la photographie érotique de jeunes japonaises revêtues de costumes militaires. Il est aussi maladroit qu’obsédé et se fourre systématiquement dans des situations impossibles qui le confrontent aux sbires de groupuscules extrémistes ou à des yakuzas vengeurs.
Par un retournement ultime de situation (en attendant le prochain épisode, bien sûr), Romain Slocombe revient maintenant à la photo, et pas n’importe quelle photo: il fait poser des Japonaises dans des uniformes russes, allemands ou français de la seconde guerre mondiale. Comme si le personnage central de ses romans était devenu vivant. Comme si l’exposition intitulée Kriegspiel (“jeu de guerre”), qui va commencer à Toulouse ce jeudi 26 août, était celle de Gilbert Woodbrooke… La boucle est donc bouclée. Reste à savoir pourquoi, depuis les débuts de sa carrière, Romain Slocombe entretient avec les uniformes cette relation de haine et d’amour qui les lui rend à la fois si attirants et si menaçants. Car Romain Slocombe a –de toute évidence– des comptes très sérieux à régler avec la guerre. Celle de 39-45 en particulier. «Il  faut distinguer deux sortes de guerre, explique-t-il. La guerre réelle et la guerre de fiction. Dans la réalité, la guerre est un fléau épouvantable où tout est précipité et magnifié, où la mort ou la mutilation arrivent à toute allure, où les salauds profitent un maximum, où des populations entières sont victimes de massacres et de déportations, mais où, en réaction, des actions très belles et généreuses peuvent aussi se produire. C’est aussi une mine de scénarios où je puise pour mes romans. Et parmi ces scénarios, il y a évidemment des possibilités érotiques. On le voit bien par exemple dans l’énorme roman épique Tombeau pour 500 000 soldats de Pierre Guyotat, (que j’ai eu le plaisir de traduire en anglais pour Creation Books).»


La guerre peut donc alimenter notre libido… tout comme les uniformes et les armes aux formes si suggestives. Pour beaucoup de personnes, ce genre de fantasme peut sembler insupportable. Même les fétichistes des uniformes ont parfois du mal à s’accepter. Il y a toujours quelque chose de choquant à trouver plus sexy un soldat qu’un cuisinier. Et pourtant, impossible de le nier : la mort pare les êtres d’une aura érotique. Surtout la mort au combat, mise en scène comme une sorte de martyre sublime, entourée de discours idéologiques flamboyants, rendue esthétiquement “belle” afin d’encourager les hommes à s’engager… «Engagez-vous, enfilez un uniforme», disent-ils. Enfiler un uniforme, c’est déjà mourir un peu dans le faste et l’émerveillement collectif qui accompagne les sacrifices humains. Enfiler un uniforme, c’est déjà disparaître en tant qu’individu et se fondre dans une masse anonyme de futurs glorieux cadavres… André Breton (rescapé de la première guerre mondiale) a merveilleusement parlé de cette folie érotique et guerrière qui entoure l’uniforme. Mais c’est Mishima qui, le mieux, a su décrypter cet objet de désir, lui qui avait dessiné ceux de sa propre armée avec un soin si particulier. Un bon uniforme doit donner la gaule. Et faire tomber les filles comme des mouches. Pour quoi risquerait-on sa vie si ce n’est dans l’espoir insensé de devenir un surmâle? Il faut lire Confession d’un masque pour comprendre l’érotisme de l’uniforme que Yukio Mishima décrypte avec tellement de lucidité: c’est une tenue synonyme de jeunesse, de force physique et, paradoxalement, de fragilité humaine. Elle est déjà comme tâchée de sang.

«Cela fait très longtemps que j’ai lu ce livre, raconte Romain Slocombe au sujet de Confession d’un masque. Je ferais peut-être bien de m’y replonger… Je n’y avais pas pensé mais une de mes modèles en uniforme, une Asiatique très grande et élancée, a un côté assez mishimien, en effet. De toute façon, Mishima a été une source d’inspiration importante pour mes romans «japonais», même si c’est de façon ironique puisque j’y parle avec assez peu de sympathie de l’extrême droite japonaise. Mais je suis très sensible à ce que raconte Mishima, dans ce livre, du trouble qu’il a ressenti, enfant, devant une illustration représentant Jeanne d’Arc en armure de chevalier. J’y vois moi-même la sensualité de la chair féminine enfermée dans une forme dure qui épouse les contours du corps. On pourrait dire la même chose, d’ailleurs, au sujet des plâtres orthopédiques qui enferment mes modèles d’”art médical”…».

En uniforme, les hommes deviennent à la fois des tueurs en puissance et des condamnés à mort virtuels. Des bourreaux et des victimes. Pour Romain Slocombe, l’érotisme de l’uniforme repose essentiellement sur le contraste. «Dans mes photos, j’accentue encore ce contraste en faisant porter les uniformes par des femmes», souligne-t-il.
Claire-Kneel-Slocombe
Ces femmes ambiguës —tantôt dominatrices, tantôt traquées— posent dans des décors de champs de bataille intemporels qu’il est presque impossible de situer. De quel côté sont-elles? Où est le mal? Où est le bien? «Selon les photos, je mets ma modèle en scène dans l’une ou l’autre de ces situations,répond Romain. Voire dans une situation mixte: une femme en uniforme, armée, bottée et sanglée, posant fièrement tout en exhibant une blessure héroïque, le bras en écharpe par exemple. Dominatrice et victime ne sont pas des positions inconciliables dans un même personnage —je pense aux modèles de Helmut Newton, des femmes sculpturales, fières, presque arrogantes, mais corsetées dans des tenues fétichistes, parfois des appareillages médicaux, qui les présentent donc comme victimes —en dépit de leur fierté— de la mise en scène organisée par le photographe.»

QUESTIONS A ROMAIN SLOCOMBE
Les uniformes de votre série Kriegspiel sont-ils authentiques? De quelles armées? De quelles années? Ils viennent d’où?
Ces uniformes ont été rassemblés un peu au hasard, depuis le temps où, étudiant, je faisais les marchés aux puces et les magasins de surplus. Je porte moi-même encore parfois des treillis ou blousons, que j’ai fait enfiler à mes modèles pour ces photos. Il y a aussi une combinaison de l’armée américaine qui était à mon père (il a servi dans la division «Red Diamond» de Patton, après le Débarquement), et un pistolet Browning qui lui a appartenu. Certaines armes m’ont été prêtées par un ami lyonnais collectionneur.

S’agissait-il en faisant cette série de faire une version photo de vos ouvrages dessinés du début?Non, je n’y ai pas pensé, mais ce qui est vrai c’est que cet aspect militaire fait partie de mon univers, il est donc naturel qu’il soit apparu dans des travaux très antérieurs, à l’époque où je faisais de la BD. Mais avec cette nouvelle série de photos de filles en uniforme, j’avais aussi en tête de faire les photos que réalise lui-même mon personnage fictif Gilbert Woodbrooke dans ma série de romans qui a commencé avec Un été japonais, en Série Noire et Folio policier chez Gallimard, et que je poursuis actuellement chez Fayard.

Pourquoi les uniformes exercent-ils un tel pouvoir sur nous? Pourquoi est-ce qu’on les trouve excitants?Parce que les uniformes moulent le corps, respectant ses formes tout en les soulignant ou les modifiant d’une manière créative. Peut-être aussi parce qu’en raison de leurs couleurs ou de leur monochromie (y compris le blanc, pour les infirmières), les uniformes s’associent naturellement aux liens fétichistes que nous avons avec certaines couleurs. Il y a aussi une notion de jeu, de déguisement, que j’utilise justement avec mes modèles pour cette série de photos que j’ai intitulée Kriegspiel («jeu de guerre»).

D’où peut venir le fétichisme des uniformes ?Les uniformes nous intriguent et nous frappent dès l’enfance, à l’âge où les fantasmes s’inscrivent dans la psyché. Au Japon, par exemple, l’uniforme des lycéennes, en jupe plissée bleu foncé et marinière, a profondément marqué à la fois la fantasmatique des Japonais et l’imagerie érotique et pornographique de ce pays. Personnellement je ne pense pas être un fétichiste des uniformes (à part peut-être les tenues d’infirmières). Je les trouve beaux, simplement.  Ou du moins ils l’ont été jusqu’à une certaine époque. Si l’on compare aux tenues militaires actuelles : un soldat américain en Irak c’est pas super excitant…

Comment avez-vous choisi vos modèles ? D’abord pour leur beauté (mais pas une beauté stéréotypée de mannequin, ça j’évite). Pour moi le contraste fort entre la beauté et une situation violente ou menaçante est essentiel, tout autant que l’ombre et la lumière le sont pour un peintre. Ensuite, il fallait que leur physique rappelle celui de femmes dans certaines images d’archives de guerres ou conflits divers à différentes époques. J’ai donc fait un «casting» en fonction des «scénarios». Une des modèles avec qui je travaille le plus a un visage très «France des années 40/50», j’en ai donc fait une résistante dans une série, une victime d’attentat à la bombe en Algérie dans une autre. Ma modèle la musicienne Yôko Higashi a incarné de son côté une parfaite pilote Kamikaze. Et ma fille Miyako a posé, armée d’un sabre et d’un pistolet, en combattante soviétique de l’année 1938… Enfin, j’ai bénéficié de l’aide et du soutien de Thierry Ehrmann, qui a gentiment mis à ma disposition les décors incroyables de sa «Demeure du chaos», ce musée apocalyptique situé dans les environs de Lyon, jonché de carcasses d’avion, d’hélicoptère, de voitures carbonisées.

En savoir plus sur Romain Slocombe : interview en vidéo, passionnante, sur le site LA SPIRALE. Plus une interview sur fluctuat.

Source : Agnez Giard, les 400culs

autre article :

Posts les plus consultés de ce blog

MON MARI ADORE PORTER DES VETEMENTS DE FEMME

Ces femmes qui aiment le sexe

CITATIONS CELEBRES QUI DONNENT ENVIE DE FAIRE L'AMOUR