RETARD, nouvelle erotique de Sophie Cadalen





Évidemment ! Cela ne pouvait se passer autrement ! Faire un aller-retour à Nice, en cette belle journée de juillet, était a priori un événement agréable. Sauf que j’allais m’enfermer dans une salle de conférence, sauf que je devais être à Paris en fin d’après-midi et qu’il n’était pas question de flâner et que ce p… d’avion a du retard !!! Je n’aurais pas dû y aller !
Reproche vite chassé par un rappel des circonstances et de mes motivations. Qu’il serait stérile de discuter à présent. Et puis le retard annoncé n’est pas dramatique, je devrais être à l’heure à mon rendez-vous. Pour l’instant je suis coincée dans cette salle d’embarquement, à quelques kilomètres d’une mer dont je ne verrai pas la couleur. De toute façon je n’ai pas de maillot. Ca y est, ma colère – inutile – est tombée. Je suis obligée d’attendre ici ? Eh bien attendons. Et profitons de cette heure pour souffler, rêvasser, surtout ne rien entreprendre…

Un magazine féminin


Quelle meilleure activité, pour ces sages résolutions, que la lecture d’un magazine féminin ? Où je découvrirai les derniers régimes à la mode, les tenues à arborer pour la rentrée, les lectures incontournables que je contournerai, et les potins de stars dont je n’ai jamais entendu parler. Autant de futilités tellement absorbantes et si vite oubliées.

Je déambule devant les présentoirs, fais demi-tour quand la presse devient technique et virile, reviens à du joli, du glamour, du semblant. Quand un peu plus loin une couverture, son titre surtout, m’interpelle : « Les secrets de l’érotisme féminin ». Le dernier hors-série de Psychologies Magazine. Sont-ils soumis, eux aussi, à l’obligation d’associer l’été au sexe ? Pour autant, si Psychologies Magazine consacre un numéro à ce thème, c’est qu’ils l’ont fouillé sérieusement. « Fouillé »… dès qu’il s’agit d’éros, les mots se chargent d’une ambiguïté qui fusille mon bel alibi. Car c’est ce numéro que j’emporte. Ai-je regardé le vendeur en lui tendant ma monnaie ? Sûrement, puisque j’ai remarqué qu’il ne me prêtait aucune attention. Je me préparais à affronter son ironie, drapée dans ma représentation de femme affranchie indifférente à ce qu’on en pense… Tu parles ! C’est lui qui s’en fiche et moi qui me débats avec je ne sais quel interdit en m’intéressant à ce hors-série.

Sexes de femmes


Je le feuillette d’abord, je ne suis pas d’humeur à lire les articles. Je regarde les illustrations, nombreuses. Beaucoup de femmes, beaucoup de corps aux poses éloquentes. Et puis des sexes, invisibles souvent bien qu’omniprésents. Une main s’y égare, un visage l’évoque, une cambrure souligne l’origine du séisme. Et bien sûr L’origine du monde, qui ne cesse de m’interroger. Quelle puissance Courbet a-t-il saisi et montré ? Que nous donne-t-il à voir qui nous happe et continue de nous déranger ? Je me rappelle d’une émission de radio, rapportant les réactions du public devant l’œuvre au musée d’Orsay. Les mots « boucherie », « vulgarité », « laideur » revenaient constamment. Certains accusaient l’auteur d’avoir représenté la femme dans une posture dégradante, ravalée qu’elle était à un tas de viande. Pourtant, m’étais-je demandé, qu’a ce tableau de si clinique, de si obscène ? On ne distingue rien de précis, la vulve n’est qu’entraperçue dans son fourré.

Serait-ce ces poils qui, justement, « saliraient » une représentation lisse du sexe féminin, dont le système pileux, s’il n’a pas disparu, a été dompté et ordonné ? Courbet a représenté une touffe sans apprêt, sans artifice pour la « civiliser ». Et puis il n’y a pas de minois auquel la rattacher. C’est quelqu’un, mais on ne sait pas qui. Ce n’est sûrement pas personne mais son identité est négligée. Nous voilà confrontés au mystère du féminin, à son essentiel. Sans savoir ce que c’est… Je le compare aux autres représentations qui, elles, ont des visages. Il y a celles dont le regard est impassible, en porte-à-faux avec la pose – torride – ou le contexte. Une contradiction qui exalte davantage leur puissance sexuelle. Et puis les autres, dans lesquelles je me reconnais : celles qui ferment les yeux ou les cachent dans leurs mains. Celles qui ne peuvent regarder ce qui les déborde, qui partent loin en elles et se perdent. Les premières, aux yeux grands ouverts, défient qui les contemple. Les autres ont abdiqué, et leur abandon est triomphant.


Un regard

Je lève la tête, comme dérangée dans mon absorption par quelque chose, quelqu’un ?, qui m’appelle. C’est un regard, justement, braqué sur moi. Je détourne aussitôt le mien. Secouée par son intensité, son impudeur. Un regard braqué comme un braquemart… facile… c’est ce qui s’impose à moi. Je reste obstinément fixé sur mon magazine, devenu tout à coup accessoire brûlant et compromettant auquel je me raccroche. Me lever pour le mettre à la poubelle serait ridicule, le poser à côté me laisserait démunie. Je suis embarrassée, et je ne déteste pas cet embarras. Ces prunelles – noires ? c’est la couleur de mes fantasmes – m’ont saisie et pénétrée, m’ont traversé le ventre. Qui depuis est en alerte, qui en redemande… J’ai envie de relever la tête, de le regarder encore. De tenir et d’affirmer ce regard. De quoi ai-je peur ? Dans cet espace hors de tout, hors d’un temps qui reprendra ses droits dès que nous serons dans l’avion, qu’est-ce que je risque ? Depuis quand n’ai-je pas soutenu le regard d’un inconnu croisé dans la rue ? L’ai-je jamais fait, seulement ? À cet instant je ne sais plus. Et je m’en fous.
C’est lui que j’ai envie d’affronter, de provoquer. Suis-je capable, comme ces femmes couchées sur le papier, d’opposer à cet homme des yeux impénétrables, quand mon corps et mon coeur partent en vrille ? J’en doute et cela m’amuse. Derrière une apparence que je voudrais détachée, se presse une gamine qui compte « un, deux, trois : je lève les yeux et surtout je ne les baisse pas ! » et qui n’y arrive pas, et qui compte encore, et qui s’encourage et se donne des gages, et qui ne bouge pas. Et puis une annonce, confirmant le retard, me fait dresser la tête. J’en profite pour balayer la salle et glisser sur lui. Qui à cet instant est tourné vers l’écran relayant l’information. Je suis déçue. Je me sens trahie. Tout en moi s’agitait, là devant lui, alors qu’il m’avait déjà quittée… Brusquement il revient à moi. Et je sais que, non, il ne m’a pas abandonnée. Ainsi cueillie, et après tout ce que je me suis promis, je ne peux me défiler. Je ne peux me soustraire à ce que j’ai violemment souhaité et qu’il m’offre – ou m’impose. De toute façon je suis piégée, je voudrais lui échapper que je ne saurais pas. La Méduse se déguise aussi en homme. Mon corps est lourd, son immobilisme n’a rien de naturel ni de paisible. Et pourtant tout en moi s’amollit, se répand. Je suis raide mais n’ai plus de consistance. Mon ventre chavire, mes jambes – j’en suis certaine – ne sauraient me porter, mon sexe a pris le relais de mon cœur, c’est lui qui bat la mesure, c’est lui qui organise les fonctions de mon être. Ce chaos n’est pas agréable, une part de moi voudrait s’y soustraire et me commande de mettre un terme à ces enfantillages. Il suffi rait que je tourne la tête.

Qu'il m'emmène !

Mais je n’ai pas envie d’échapper à cette emprise, je la veux plus impérieuse encore, plus tyrannique. Je ne vois pas grand-chose de l’homme, qui à cet instant se résume à un regard. Ou s’y concentre. Il me semble qu’il a à peu près mon âge, plus vieux, un peu, peut-être ? Je ne sais s’il est beau, s’il est grand, si ses lèvres sont appétissantes. C’est ce que je remarque, d’habitude, chez un homme : les promesses de sa bouche. Mais il ne m’a pas laissée le temps des hypothèses, il s’est imposé et m’a ligotée. J’aime cette suspension traversée d’idées, de langues et de baisers éthérés, j’imagine qu’il est dur, que son désir de moi prend trop de place dans son pantalon. J’ai envie qu’il ait envie de se toucher. Immobile devant lui, je le regarderais se branler sans égards. Rien de lascif, surtout pas de suggestif. Pas un brin de sourire n’assouplit son intransigeance, il n’est pas charmeur, il n’est pas charmant. Son désir sans concession, indifférent à ce que je pourrais croire ou vouloir, ce désir-là ravale au rang de fadaise toute précaution.
 Je voudrais qu’il se lève, qu’il me prenne par la main – je n’aurais la force d’aucune initiative. Je voudrais que sa poigne soit ferme, que ne s’insinue aucune tendresse. Il me pousserait devant et regarderait mon cul, je le tendrais pour confirmer qu’il lui est acquis. Il m’orienterait vers les toilettes des hommes, toujours moins fréquentées. Il n’aurait rien dit, je n’aurais rien demandé. Je sentirais le plat de sa main contre mon dos, sa paume qui d’un coup me précipiterait dans l’une des cabines et en fermerait la porte. Efficace et brutal il m’y adosserait, empoignerait mes seins.

Torride étreinte

À cet instant j’aurais la faiblesse de réclamer ses lèvres sur mes tétons, d’en appeler à leur succion. Pour me faire comprendre et le guider je lui prendrais le visage, mais il se dégagerait et maintiendrait mes poignets dans mon dos. De l’autre il descendrait ma culotte, facilement accessible sous ma jupe d’été. C’est à ce baiser-là qu’il se consacrerait, celui de sa bouche contre ma bouche de laquelle aucun mot ne s’échappe, mais tellement de cris muets, tellement d’envies furieuses à exulter. Il s’y plongerait comme un assoiffé, non pas pour me libérer, mais pour calmer sa rage et ne pas étouffer davantage. Mon sexe serait l’oxygène dont il aurait manqué, ayant oublié de respirer à force de me vouloir. Il saisirait mon clitoris, sa langue l’enroberait et ses lèvres le pomperaient, et je jouirais sur le champ, au bord de l’orgasme depuis si longtemps. Mes convulsions ne le retiendraient pas, il ne les respecterait pas et continuerait de me lécher, de me mordiller, de m’aspirer, de m’avaler. Les dents serrées je lui chuchoterais d’arrêter, je l’engueulerais, le menacerais, je pleurerais de n’être pas écoutée, de défaillir sans cesse. Je le détesterais de me faire tant de bien, de me tuer encore.

Et parce qu’à cet instant je ne retiendrais plus le hurlement de mon ventre, il plaquerait sa main sur ma bouche et planterait ses yeux dans les miens. C’est ainsi que tout a commencé… Je me raccrocherais à ce regard pour me réinstaller, un peu, dans mon corps, me le réapproprier. En me bâillonnant, en me regardant, il déferait sa ceinture, son bouton, glisserait sa braguette, dégagerait son membre. Je ne verrais rien mais entendrais les « clac », les « zip », les bruits mouillés. Il s’ajusterait à ma hauteur et me pénétrerait, lentement et régulièrement, les yeux de plus en plus durs, de plus en plus noirs. Il me semblerait que cela ne s’arrêterait jamais, que cet homme me dilaterait, qu’il abolirait toute limite, qu’il remplirait ce vide qu’il ne cesserait d’agrandir. Je serais tentée de fermer les yeux pour mieux l’éprouver mais ne le ferais pas, il ne le tolérerait pas. Je serais fascinée par les nuances qui dansent dans ses prunelles, traversées d’orages tout près de le foudroyer…

Impatiente d'aimer


« […] sont priés de se présenter porte B pour un embarquement immédiat » Les passagers s’agitent et se lèvent, soupirent leur ras-le-bol ou leur soulagement. L’homme se dresse et je sursaute, le Psychologies Magazine tombe, ouvert comme une femme impudique sur la photo d’une femme couchée, d’Antoine d’Agata. L’homme est parti, rompant d’un seul coup ce lien entre nous, me faisant douter de sa véracité… Tant mieux, j’en avais fini avec lui. Je prends le temps de me « rassembler » – j’aime cette expression, elle dit les fentes à colmater, les morceaux de moi éparpillés. Je m’arrange pour être la dernière à franchir le portillon, gênée par l’état de ma jupe. Malgré les chaleurs estivales, le lieu, climatisé, ne peut être responsable de son aspect chiffonné, de son humidité incongrue. J’ai failli laisser mon magazine sur le sol, trace insolente de mes fantasmagories. Mais je me suis ravisée, je n’en ai pas fi ni avec lui. Ni avec celui que ce soir je vais retrouver, qu’un regard inconnu m’a rendue impatiente d’aimer…

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