QU'EST UN PERVERS


Favorisées par les idéaux de notre société libérale, les conduites perverses se multiplient, révèlent les psychanalystes. Qu’est-ce qui les caractérise ? Comment reconnaître l’individu maltraitant ? De quelle façon réagir face à lui ? Nos réponses pour éviter de se faire manipuler.
Isabelle Taubes


Depuis Malaise dans la civilisation de Freud (1929), nous savons combien la vie en société façonne les symptômes individuels. Si l’ère patriarcale, puritaine, moralisatrice incitait au refoulement des désirs, engendrait honte et culpabilité, la nôtre, permissive et individualiste, induit de la perversion. Il y a dix ans tout juste, dans L’Homme sans gravité, le psychanalyste Charles Melman annonçait l’émergence de nouveaux modes de fonctionnements psychiques et de rapports humains de type pervers. « Nous assistons au développement de pathologies liées à la transgression et à la conception sadomasochiste des relations », constate aujourd’hui le psychanalyste Jean-Claude Liaudet dans La Névrose française. La culture du résultat incite à instrumentaliser l’autre sans scrupule si cela est nécessaire à la progression sur l’échelle sociale. Par ailleurs, analyse Dominique Barbier, criminologue et expert psychiatre, avec le déclin du patriarcat, il n’y a plus de maître, de grande figure d’autorité – chef d’État, homme politique, penseur, etc. – à abattre. Inutile d’affronter la loi, il suffit d’agir comme si elle n’existait pas. D’où une société où l’intimité s’exhibe sans pudeur, où les enfants peuvent demander à changer de sexe à 10 ans et où les sexagénaires ont encore accès à la maternité.
Avant, c’était mieux, sommes-nous tentés de soupirer face à ce constat. Mais n’oublions pas que la société patriarcale autoritaire et puritaine engendrait ses propres monstres… Dans ce monde d’images domine l’obligation de paraître jeunes, d’effacer les signes du temps. Ces idéaux narcissiques tendent à générer des adultes immatures, pour qui leurs descendants sont plus des concurrents que des êtres à protéger, pose Jean-Claude Liaudet. Trop imbus d’eux-mêmes, ils seront absents, négligents ou maltraitants, infligeant à leurs enfants leurs états d’âme et leurs envies sans tenir compte d’eux. Ou au contraire ils leur feront partager leur ambition purement égoïste, en leur inculquant que la seule règle dans la vie, c’est la loi de leur désir. « Ils deviennent alors des complices, des compagnons de transgression », remarque le psychanalyste. De bons candidats à la perversion…

Qu'est-ce que la perversion ?

Quand elle était adolescente, Sophie, 28 ans, a rencontré un photographe qui l’a persuadée de poser nue. Cette expérience lui donnerait confiance en elle, lui apprendrait à s’estimer, assurait-il. En réalité, ce voyeur s’est amusé de ses complexes et, aujourd’hui encore, elle ne supporte pas son corps. Jérémie, 26 ans, a dû démissionner : son chef de service dévalorisait son travail, lui fixait des objectifs inatteignables, allant jusqu’à lui reprocher de passer trop de temps aux toilettes. Sandra, 53 ans, est restée mariée quinze ans à un homme apprécié du voisinage, toujours prêt à rendre service, qui, rentré chez lui, la ridiculisait, la frappait et humiliait leur fils. Quand elle a commencé à parler, timidement, les voisins ne l’ont pas crue.
Sophie, Jérémie et Sandra ont en commun d’avoir été le jouet d’individus pervers. Chacun a, ponctuellement, des comportements de ce type, surtout enfant ou adolescent : qui n’a jamais fait souffrir une autre personne ? Mais la perversion, au sens propre du terme, se manifeste par la volonté de jouir sans limite et d’utiliser l’autre selon son bon plaisir. Ses symptômes caractéristiques sont : un, l’absence totale d’empathie (il ne se soucie pas des sentiments ou de la souffrance de l’autre) ; deux, la tendance au passage à l’acte et à la transgression (il met un point d’honneur à obtenir immédiatement le statut social, l’être humain ou l’objet convoité). L’instrument majeur du pervers n’est pas le fouet, mais le langage, qu’il manie en virtuose pour persuader, tromper, railler, humilier, si bien d’ailleurs que nous, ses victimes, restons sans voix, car, avec lui, impossible de dialoguer.


D'où vient la perversion ?

Pour comprendre la perversion, il convient de se référer au fonctionnement psychique d’un enfant d’environ 3 ans. Comme lui, le pervers ne tolère pas la frustration, s’arrange pour nier les réalités dérangeantes, se croit tout permis et s’imagine plus important qu’il ne l’est. Nous devons nous conformer à ses attentes. S’il nous maltraite, il ne cherche pas forcément à nous détruire : nous sommes ses jouets. Il ne se sent jamais coupable. Rationnellement, il sait que faire souffrir les autres est interdit : il n’est pas fou. Mais pas question de se plier à la loi commune, la seule qui vaut est celle de son désir. Et quand il s’agit d’apprivoiser une proie, il sait se travestir en personnage attentif. Finalement, le pervers peut être comparé à un enfant tyrannique et dépendant : quand nous décidons de partir, il perd ses moyens, tombe malade, se plaint d’être incompris. Au fond, il se déteste, assure Dominique Barbier. Enfant, il a subi un traumatisme initial : « Quelque chose en lui s’est cassé, stoppant ainsi un processus qui aurait dû être plus harmonieux. La relation à l’autre a été entravée trop tôt pour se construire. » Ce n’est pas qu’il soit incapable de déchiffrer les émotions d’autrui. Il s’en moque. Mais, dans la cruauté infligée à l’autre, se tient un message implicite : le monde est pourri, sale, de même que ceux qui le peuplent.

Comment les pervers nous piègent-ils ?

Les pervers ne sont pas de grands angoissés. Ils consultent rarement, sauf par calcul ou pour avoir la paix : « Bonjour, ma femme me trouve trop cynique et m’envoie chez vous. Voilà, c’est fait. » Le second rendez-vous n’a généralement pas lieu. Sauf si l’individu a décidé de s’amuser avec le psy. C’est surtout l’entourage que les thérapeutes rencontrent, car les pervers ont l’art de percuter notre intimité la plus secrète. Leur stratégie consiste à s’emparer de notre espace mental : nous nous mettons alors à douter des paroles entendues, des scènes vécues ; nous sommes en pleine confusion. Comme hypnotisée, Sandra a longtemps cru qu’elle se faisait des idées : un être aussi formidable que son mari ne pouvait être un bourreau. Elle a aussi pensé que c’était un peu sa faute si elle était maltraitée. Étymologiquement, pervertir, du latin perverto, signifie « renverser, ruiner, anéantir ». Les pervers anéantissent nos pulsions de vie, nos capacités à nous estimer. Ils réussissent à nous rendre honteux de nous-mêmes, nous nous trouvons stupides, laids, sales. Cela, grâce à leur génie pour mettre le doigt sur nos zones de failles : le sentiment indélébile d’être une méchante fille, de ne pas être aimable, une culpabilité que nous traînons depuis l’enfance.

Pourquoi les pervers nous fascinent-ils ?

Beaucoup d’entre nous tendent à admirer ces individus, dans leur facilité à transgresser les lois communes, à se présenter comme des êtres d’exception. Pendant près de vingt ans, Sophia, 50 ans, a vécu avec un joueur, méprisant le salariat, qu’elle a donc entretenu avec ses propres deniers. Qu’importe, elle trouvait « géniale » cette force de caractère qui le faisait rejeter les valeurs « bourgeoises » – le travail, la fidélité, la politesse, la gentillesse, l’honnêteté. Progressivement, il l’a coupée de ses amis. Pour ne rien voir, elle s’est murée dans l’inconscience, elle est devenue un zombie. Ses rares moments de lucidité la perturbaient. Le déclic pour partir : une fausse couche. « J’étais malade, désespérée, se souvientelle. Lui était furieux, car mon état compromettait la virée en couple au casino de Deauville prévue pour le week-end suivant. Il y est allé avec une autre. Moi, dans un sursaut de vie, je me suis réfugiée chez la seule amie que j’avais conservée. »

Comment se protéger des pervers ?

En premier lieu : pas de paranoïa. Veillons à ne pas imaginer des pervers partout, à ne pas nous plaindre d’être la proie d’un dangereux manipulateur à la première scène de ménage ou si notre patron se conduit en odieux petit chef. En cas de doute, il existe des sites spécialisés sur Internet qui décrivent dans le détail les symptômes de la perversion et qui fournissent des conseils, y compris pour porter plainte. Et après une expérience malheureuse, évitons de sombrer dans la position victimaire et la demande obstinée de réparation. Car si notre société fabrique de la perversion, elle nous encourage aussi à nous voir en « victimes » impuissantes, incapables de reconnaître leur part de responsabilité dans ce couple qu’elles ont formé avec leur « bourreau ». Or, face aux pervers, nous avons toujours la liberté de dire « non » et de reprendre notre vie en main, loin d’eux !

Tous les pervers ne sont pas narcissiques

Le terme de perversion renvoie classiquement au catalogue des conduites sexuelles déviantes (sadisme, masochisme, exhibitionnisme, fétichisme, zoophilie, pédophilie, nécrophilie…) ; ou, sur le plan psychique, au plaisir de détruire, d’avoir une emprise sur un autre, impuissant. Depuis que la notion de « pervers narcissique » a été popularisée par la psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen, « perversion » et « narcissique » sont souvent associés. Manipulateur à l’ego surdimensionné, l’individu use de son pouvoir de séduction pour régner et, en cas d’échec, devient harceleur pour déstabiliser l’autre, le rendre dépendant, le détruire moralement. Il apparaît comme le prince charmant ou le patron le plus généreux de l’univers pour se montrer, progressivement, sous son vrai jour dès que sa victime est conquise.
Les spécialistes anglo-saxons et la plupart des psychanalystes et psychiatres français n’emploient jamais l’expression « perversion narcissique », considérant qu’il ne s’agit que de l’une des formes de la perversion. Tous admettent cependant que les idéaux individualistes et narcissiques contemporains contribuent à l’augmentation des mécanismes pervers et des troubles de l’estime de soi.

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