BAISE-MOI de VIRGINIE DESPENTES

Virginie Despentes, née le 13 juin 1969 à Nancy, est une écrivaine et réalisatrice française.

Florent Massot s’est installé au lit et il a pris le manuscrit. Baise-moi, ça s’appelle. L’auteur porte un prénom de fille et, forcément, ça excite davantage Massot que si c’était écrit par un taulard dépressif. D’habitude, Massot, jeune éditeur fauché, publie des albums sur les cultures de la rue, pas des romans. Dans celui-là, aucun érotisme. C’est du sexe, du cul, un livre trempé de porno où deux femmes partent en cavale à travers la France des sous-préfectures. Elles tuent, elles baisent, elles se défoncent, à fond et consciencieusement. Elles aiment ça. Le choc est là, le premier en tout cas. On est en 1993, neuf éditeurs ont déjà refusé Baise-moi. Virginie Despentes elle-même a lâché l’affaire. De toute façon, son ordinateur a avalé le texte, il ne reste que la copie passée à Massot, par un ami. Quand il la publie, les librairies non plus n’en veulent pas.


Cet été 2015, il est vingt-deux ans plus tard, soit une génération. Les sex-toys s’achètent dans des supermarchés, les actrices X sont invitées à Cannes et le magazine GQ titre sur « Le nouvel âge du sexe », où des chercheurs dissertent du « devenir porn de la société tout entière » grâce aux nouvelles technologies. Un jour, Despentes recevra le prix Nobel (pour les paris, s’adresser à l’écrivain Laurent Chalumeau) et les jeunes filles qui s’offrent aujourd’hui en France le risque de la liberté devraient toutes lui payer un Coca Zéro, du côté des Buttes-Chaumont. « Tu es chaman, tu as fait avancer la société à coups de pompe dans le cul », lui disait Philippe Manœuvre, patron de Rock & Folk, à l’époque où ils ont vécu ensemble et avant qu’elle ne parte avec des femmes. Sur le balcon, ils fumaient et buvaient des nuits entières, se demandant par quelle grâce un bouquin pareil vous tombe dessus, sorti comme un cri, en un mois. Il conviendrait à ce stade d’envoyer les violons, mais l’histoire possède aussi une face amère, ses légendes et ses sales coups.

Ça démarre au ralenti, début des années 1990, odeur de bière au petit matin dans des endroits où on ne se souvient pas toujours s’être endormi. Despentes fait partie de la petite troupe cavalant autour des Bérurier Noir et leurs concerts, deux types post-punk, guitare saturée et boîte à rythmes. Baise-moi est exclu des circuits officiels ? « Et alors ? Ça nous paraissait normal d’être des parias, voire glorieux », dit BB Coyotte, graphiste. Le livre se met à cheminer dans le réseau rock alternatif, les fanzines, les squats, les cafés où Florent Massot le diffuse lui-même, à vélo.

« Quelque chose d’unique »


Dans cette mouvance, les filles traînent dans les mêmes endroits pourris que les hommes. Elles gazent les contrôleurs de la RATP et se font taper aux manifestations. Elles dirigent leurs propres groupes. Elles s’imposent, massivement, grandes gueules, envoyant se coucher la pin-up que l’imagerie classique du rock cantonne à la figuration à l’arrière des motos. Il y a Karine, par exemple, qui deviendra plus tard Eric. Ou Betty, qui pose nue, montrant un sein, parfois deux, sortant le couteau au besoin. Elle préfère ça que travailler« La libération des femmes nous semblait l’héritage majeur des seventies, mais sclérosé », dit Herr Sang. Lui a fondé New Wave, fanzine de référence et tient une boutique de cinéphilie. « On voulait une révolte au-delà des choses connues, une autre identité féminine, ne pas être jugé selon sa pratique sexuelle. Baise-moi était en plein là-dedans. »
Pendant des mois, le livre tourne à 1 000, 2 000 exemplaires dans ce milieu fermé. Autant dire que rien de ce qu’on y lit n’étonne, ni le sexe, ni la poisse, ni la colère, ni le viol d’une des cavaleuses. Une chanson des Bérus s’appelle Hélène et le sang, une copine qui s’est fait violer justement, « comme beaucoup des filles que je connaissais alors », dit Marsu, le manageur. C’est arrivé à Despentes aussi. Elle avait 17 ans. Aux psys, elle balance systématiquement, comme un bras d’honneur : « Ça ne m’a pas marquée plus que ça. »
Pour la sortie de Baise-moi, elle s’est surtout concentrée sur la liste de ceux à qui l’envoyer, dix noms, pas plus, mais vitaux, comme s’il n’était écrit que pour eux. Patrick Eudeline arrive en tête, fascination numéro un, héros hors limites, dandy, junky, critique rock, chanteur chantant faux, obsessionnel de la nostalgie. Aujourd’hui attablé chez un cafetier grognon de banlieue, Eudeline, 60 ans, paraît fragile et particulièrement dans la dèche. Sa splendeur intrépide reste intacte. « Beaucoup de filles voulaient me rencontrer, vous vous en doutez. »
Eudeline vient des années 1970, quand les copines faisaient du strip-tease à Pigalle dans les baraques foraines en guise de transgression. « On regardait des pornos aussi, mais pour les scènes entre celles de sexe, pas pour le X. » Même lui, Baise-moi le choque, mais il lui trouve « quelque chose d’unique ». Despentes et Eudeline se retrouvent à Belleville. Ils se racontent leurs « trucs les plus farfelus ». Il la suspecte d’abord d’en rajouter, quand elle dit avoir été pute occasionnelle, sur le Minitel rose entre les petits boulots et le baby-sitting. Pute ? Cette fille costaude avec son grand rire punk ? Elle paraît plus étonnée que lui : « Il n’y a pas 50 façons de trouver de l’argent, non ? » Il n’arrive pas à démêler chez elle l’innocence de la fureur. « On est resté trois jours ensemble, mais je ne veux pas être indiscret. »
Eudeline aime perdre pied. Il chronique le bouquin. Les quotidiens s’y mettent. Thierry Ardisson le programme sur le câble. Les ventes sautent à 40 000. Il atterrit chez Laurent Chalumeau, à Canal+, première chaîne à diffuser du porno dans les années 1980 et en faire le phénomène branché du samedi soir. « Despentes est incapable d’écrire une phrase où il ne se passe rien, une très grande artiste », siffle Chalumeau. Il se précipite à la programmation. « On l’invite, ça va cartonner », annonce Canal+ à l’éditeur Massot. « Vous avez de quoi en tirer 15 000 de plus ? » On est en décembre 1995, Baise-moi va en faire des centaines de milliers.

Comme un bras d’honneur


A l’époque, Despentes chronique des vidéos X pour un magazine spécialisé, rideaux tirés à cause des voisins, dans un deux-pièces où elle cohabite avec Ann Scott. Scott a été un peu mannequin, grande famille, en pleine love story avec Sextoy, DJette du Pulp, la boîte lesbienne où elle fait entrer Despentes. Elles écrivent aussi, toutes les deux, persuadées chacune de voir en l’autre le véritable talent (c’est toujours le cas), se nourrissant d’une fascination réciproque devant le même menu chez McDo, parce qu’elles n’ont pas de quoi en prendre deux, la pute et le top model, occasionnels l’une comme l’autre. « Sa phrase, c’était : “Il faut mettre ses tripes sur la table”, dit Scott. Elle m’appelait “Madame” et disait : “Moi, je suis la femme des bois.” »
Sans transition, la femme des bois est propulsée de la bulle alternative à l’arène surexposée des médias. Tout le monde la veut, maintenant, sans trop savoir comment manier l’engin, ni le livre ni la fille. Aux journalistes, elle continue de raconter sans manière avoir été pute « avec autant de plaisir que j’avais eu à le faire », dit Despentes aujourd’hui. La plupart s’emparent d’elle, en font « une victime des bas-fonds que la réussite va sauver de la drogue et de la prostitution », se souvient Massot. D’autres, au contraire, floutent l’épisode. « Ça me touchait, je voyais qu’ils voulaient me protéger », reprend Despentes.
Elle sort un nouveau livre, et un autre. Quand les éditions Grasset l’approchent, elle croit deviner « des vieux tournant autour de [s]on cul ». Il faut qu’Ann Scott lui explique que c’est une vraie chance à saisir. Massot, lui, a fait faillite, sombrant avec le trésor de Baise-moi. Despentes pense réaliser un film, sans sexe, mais joué par des hardeuses, Coralie Trinh Thi surtout. Trinh Thi possède un peu la même ambivalence, punk option gothique, surnommée « l’Intello » dans le X, mais fière de raconter que La Princesse et la Pute, son premier rôle, a cartonné au hot-parade. Certains collègues rient dans son dos quand elle revendique « oser prendre son pied sur un tournage et oser le dire ». Personne ne veut du film de Despentes. « Pas assez du Despentes. »
En revanche, Philippe Godeau accepte de la produire quand elle propose de tourner Baise-moi, caméra à l’épaule et sexe non simulé. Despentes a 30 ans alors, Trinh Thi, 25. Elles seront coréalisatrices, deux actrices X joueront les cavaleuses. Au montage, on leur propose d’ouvrir le film sur la scène du viol. Le viol comme point de départ ? « On ne voulait pas que ça apparaisse comme une justification morale à la dérive des filles », se souvient Trinh Thi. C’est non. Même si Despentes a commencé « à vieillir avec ça, la sensation insupportable qu’en une nuit, tout avait basculé. Et j’ai jamais voulu l’admettre que j’étais vulnérable à ce point-là, juste parce que j’ai une chatte ».
Baise-moi tient trois jours dans soixante salles en France avant le carnage, en juillet 2000, démoli par le milieu du cinéma, les associations féministes autant que catholiques, les militants néo-FN ou Le Nouvel Observateur, qui exige : « Sexe, violence, le droit d’interdire ». Et c’est interdit, tout de suite : le Conseil d’Etat fabrique, sur mesure, une barrière pour les « moins de 18 ans » (utilisée quinze fois depuis). Les portes se referment de nouveau, comme si on se rendait soudain compte que la charge explosive de Baise-moi était toujours là. « Dans un livre, quelque chose reste classe, personne n’aurait osé le censurer, dit Despentes. Là, on pouvait nous jeter : “Vous êtes des putes.” » Et Trinh Thi : « Ce n’est pas le porno qui tue, c’est quand on le quitte. On se retrouve dans le monde réel avec des gens qui ne comprennent pas pourquoi on a fait ça. Ils nous veulent soit coupable, soit victime. Aujourd’hui, le porno est partout, les codes ont changé, mais ils restent des codes. »
Six ans plus tard, dans King Kong Théorie, Despentes revient sur le viol. « J’imagine toujours pouvoir liquider l’événement (…). Impossible, il est fondateur, de ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est à la fois ce qui me défigure et ce qui me constitue. » La photo date des années 1990, on voit Despentes jouer dans un éphémère groupe de hip-hop. Elle en avait envoyé une cassette à Massot aussi. L’éditeur avait refusé celle-là. « Trop soft. » Pendant les répétitions, Juan, le bassiste, hurlait toujours une même vieille blague : « Baise-moi, baise-moi. » C’est ce que crie la petite fille dans une scène culte de L’Exorciste.
Changer le monde : tel est le thème de l’édition 2015 du Monde Festival qui se tiendra les 25-26 et 27 septembre et à Paris. Retrouvez le programme sur Lemonde.fr/festival
Par Florence Aubenas, le Monde

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