FAUT-IL PARLER DE SES FANTASMES POUR SEDUIRE ?

Il est parfois difficile de parler de ses fantasmes à la personne que l’on souhaite séduire. Peur de faire peur. Peur de choquer. A quel moment est-il possible de dévoiler sa vraie nature ? Il y a des gens qui vivent en couple depuis 20 ans sans jamais avoir osé faire l’amour «à leur façon». Ils respectent la convention établie depuis les débuts de leur rencontre, convention mensongère qui ronge le couple de l’intérieur.
Kumi

Certains enfants se croient «comme les autres» et découvrent un jour qu’ils sont différents. D’autres pensent, dès le départ, qu’ils sont seuls au monde et que leurs plaisirs sont illégitimes. Comment trouver l’amour lorsqu’on a grandi avec des fantasmes qui ne semblent pas cadrer avec la norme ? On développe instinctivement la crainte de se confier, au risque de se faire passer pour quelqu’un d’autre. Pour Senzo M., membre du collectif de l’Erosticratie - association explorant les dimensions artistiques et politiques de la sexualité-, la censure des fantasmes est presqu’inévitable. Tout aussi inévitable que le conflit intérieur entre le désir de réaliser ses fantasmes et l’angoisse d’être rejeté.
Comment faire pour s’en sortir ? Lors du festival Xplore, qui a eu lieu du 30 août au 1er sept, Senzo M. animait un atelier encourageant les participants à exprimer leurs fantasmagories… Bien que le festival soit désormais terminé, les solutions proposées restent, elles, toujours valides. «Il s’agit, explique Senzo M., de transformer ces fantasmes en jeux de rôle».

Les jeux de rôle reposent toujours sur des archétypes. Il devient plus facile de les partager lorsque l’on fait appel à des «figures emblématiques», aisément identifiables, qui nous rappellent des héros de séries TV, de bandes dessinées ou de récits mythologiques… Il suffit de placer sa sexualité sur le terrain des fantasmes collectifs, explique Senzo : aussi minoritaires soient-ils, nos désirs s’inscrivent toujours dans un schéma qui mobilise des émotions contagieuses. Et le fait de les mettre en scène a quelque chose de libérateur…
«Découvrir que notre univers intime est connecté avec celui d’autres personnes constitue une véritable révolution, comme promesse de réconciliation, de partage, et de réalisation. Dès lors, le secret lové en soi peut s’exprimer, faire résonner son environnement, transformer l’interaction la plus banale en puissante interaction érotisée, qu’un simple sourire, remerciement, regard, ou geste viendra confirmer. Cela ouvre une sorte de connexion spéciale entre les êtres, qui est le fruit de son avènement à soi-même, c’est-à-dire du simple fait de se reconnaître comme sujet de désir».

Pour Senzo M., ces désirs enfouis, qui font parfois de nous des maudits ou des êtres solitaires, peuvent aussi devenir nos plus puissants alliés. Lorsque nous devenons capables de les exprimer et surtout de les partager, brusquement transformés en êtres désirables, nous prenons notre envol… Tous les vilains petits canards sont des cygnes en puissance, dit-il.

1/ Parce qu’ils ont peur d’être repoussés, beaucoup de gens n’osent pas parler de ce qui les excite. Ce qui les amène parfois à entrer dans une relation avec quelqu’un qui ignore tout de leur «part sexuelle»… Pensez-vous que ces gens doivent rester silencieux et assouvir leurs fantasmes hors du couple ?
Je n’ai aucun mandat pour juger de ces cas-là en les exhortant à se dévoiler, en les condamnant pour hypocrisie ou en les mettant devant leur responsabilité de mortels, qui en cette vie unique peut entreprendre de donner corps et vie à sa propre multiplicité. Chacun fait comme il peut, ou comme il a appris qu’il devait faire, et ces situations sont fréquentes. Mais le plus souvent, si les apparences sont sauves et les convenances maintenues, les inconscients qui communiquent malgré nous en savent bien plus qu’on ne croit, et ce scénario de tromperie ou de «statu quo» peut aussi répondre à une tendance à l’incompréhension, à l’isolement, à l’évitement. J’ai connu ce type de relation, et me souviens l’immense brisure intérieure que cela peut générer chez soi et chez l’autre. Aimer, c’est pouvoir dire, et accepter de perdre l’autre, au nom de l’authenticité des partenaires et de la relation.

2/ Pensez-vous au contraire qu’il vaut mieux qu’ils se dévoilent à leur partenaire ? Si oui, à quel moment pensez-vous qu’il faut briser le mur du silence ? 
Je me garderais d’être prescriptif, en donnant tel ou tel conseil, car précisément, c’est de l’ordre de la décision individuelle que d’en décider, et même, cela relève du contrat ou de l’alliance entre partenaires. Mais puisque vous me demandez mon sentiment, je vous dirais que ce dévoilement fait certainement partie des plus délicats et subtils cadeaux que peuvent se faire deux personnes, ou plusieurs dans le cas d’une communauté amoureuse. Et tant qu’à lever un voile impudique, pour donner accès à son jardin secret, pour cultiver ensemble cet oasis source de force et de désir, autant le faire d’une belle façon. Personnellement, je ne crois pas très pertinent de ne réduire cette confidence, qui nous livre l’un à l’autre, à une simple conversation, à un aveu «coquin». Il y a des préalables que chacun trouvera : le charme et la valorisation de la parole, du secret donné, et la bienveillance mutuelle. Cela évitera que l’un ne se sente vulnérable parce qu’évalué, jugé, piégé de se mettre à découvert, ou que l’autre ne se croie en devoir de réaliser le fantasme reçu, ou se sente rejeté de la relation parce qu’il ne s’y reconnaitrait pas. Cela veut dire que c’est un fort enjeu, de savoir positionner cette parole, et son accueil, en ayant déjà fait un peu de parcours quant au sens de ses désirs confinés et inavoués, de ses scénarios étonnants. Il convient peut-être aussi de lever le risque de la prise en charge, ou de l’entrée dans l’univers de l’autre. Et il n’est pas impossible que deux univers érotiques sans zone de recoupement puissent tout aussi bien s’apprivoiser l’un l’autre et se transmuter, en se nourrissant de l’altérité et de l’étrangeté qui les séparent.

3/ Beaucoup de personnes qui, au bout d’un certain temps de vie en couple, se mettent à aborder la question de leurs fantasmes, tombent sur un bec : leur partenaire n’est pas réceptif, ne comprend pas, ne trouve pas cela excitant… Dans ce cas, que faire ?
Nous y venons : quelle recette, quelle méthode ? Il n’en existe aucune, pour moi, car ces mises en marche tiennent de l’intuition, de la chance, de la sincérité, de la faculté de dialogue… Je pense que l’excitation est souvent plus indirecte qu’il n’y parait. Je me souviens avoir vu des visages rosis par la puissance de ce qu’ils regardaient ou expérimentaient, et même si cela ne me correspondait pas, cette émotion là me parlait. Et ce n’étaient que des inconnus. Alors, pour une personne proche…  Il faut souligner combien il peut être anxiogène de se sentir face à un fantasme qui ne nous parle pas, ou face à un individu qui reste de marbre alors qu’on lui dévoile ce qui nous procure tant d’excitation. Il se peut que tout aille en apparence, les centres d’intérêt, le niveau et mode de vie, les références sociales, politiques, et pas les fantasmes… Et alors, cela doit il détruire l’alliance ? Là encore, en tant que monde d’interaction et de jeu, sources d’inspiration et de vitalité, il appartient à chacun de trouver les mots et les bonnes formules pour rendre attrayants leurs fantasmes, tout en développant l’écoute et la capacité d’imagination qui permettra de recevoir ceux des autres. Au passage, je souligne que c’est bien cette force des fantasmes de réunir parfois des êtres que tout éloignerait autrement, et que c’est une des forces de transgression que l’érotisme possède : briser les barrières et les conventions.

4/ Recommandez-vous aux gens d’énoncer ce qui les excite dès le début d’une relation, avant même de tomber amoureux ? Pensez-vous qu’il vaut mieux tomber amoureux de quelqu’un avec qui on partage les mêmes fantasmes ? 
Là encore, cela tient de sa politique personnelle, de son mode de gouvernance propre : à quoi tient-on vraiment, jusqu’où peut-on aller pour mettre sa vie érotique en avant, pour satisfaire ses pulsions sexuelles, et surtout pour bien amorcer la rencontre, qui peut-être changera sa vie. Cela dépend. On peut tout dire en amont pour clarifier la donne, au risque de jeter une lumière un peu trop crue sur ce qui pourrait être distillé avec finesse dans le temps ou avancer prudemment, pour apprécier la posture du partenaire. Pour ma part, je ne fais pas secret de ce qui me passionne et m’anime : je laisse entendre quels sont mes plaisirs, tout en maintenant un certain flou propice à l’imagination pour que ma partenaire puisse s’approprier à sa façon ces horizons-là et apporter ses propres fantaisies ou envies. Pour certaines personnes, le principal, c’est ce qui est solide et reconnu socialement, pour d’autres, c’est bien la vie intime et sexuelle qui est centrale. Faut-il vraiment opposer les deux ? J’espère que les synergies qui font que deux êtres s’attirent, s’aimantent et se réalisent l’un à travers l’autre ne tiennent pas uniquement à des considérations d’accomplissement matériel ou sexuel
Agnes Giard, les 400culs


L’Erosticratie est un projet artistique et politique qui interroge et reconstruit l’Eros dans la cité. Autour d’un noyau fondateur, les Erosticrates, nous associons les talents au gré des projets développés. S’inspirant de la créativité de la Factory, nous utilisons diverses formes d’expression comme la photo, la vidéo, la performance ou encore l’écrit. Notre objectif est également de transcender les genres et réunir les communautés sexuelles grâce au vecteur très puissant de l’Art sous toutes ses formes.
Illustration en page d’accueil : Photo Flickr CC BY 2.0 Haylie Jaed

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