"ENTRE DEUX" : NOUVELLE EROTIQUE DE MAZARINE PINGEOT

Ça fait trois heures maintenant, et quatre hommes sur neuf pour qui elle ne pourra rien. Des histoires qui se répètent, elle commence à les confondre, et son courage s’émousse, avez-vous déjà eu des papiers d’identité même périmés, les mots se détachent, perdent leur sens, s’autonomisent pour s’assortir autrement dans un chapelet qu’elle égrène dans un appel de salive, il n’y a plus d’eau sur la petite table, et le sandwich au thon et à la mayonnaise pèse sur son estomac, être au bord du lac et fermer les yeux, loin de Vincennes et de la misère humaine, la CIMADE pourra trouver quelqu’un d’autre, elle ne peut pas lui sacrifier toutes ses vacances après une année aussi éreintante, la fatigue a raison de son engagement, c’est pourtant maintenant qu’il doit s’éprouver se dit-elle, mais ses yeux se ferment.

Entre dans la pièce, entouré de deux policiers, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une laideur repoussante, du moins c’est ce qu’elle se dit en le voyant s’asseoir, un gros nez, un visage grêlé, le corps énorme, monstrueux, pas gros, non mais difforme, une sorte de quasimodo, il doit bien mesurer un mètre quatre-vingt-dix, a une épaule plus haute que l’autre, et sa bouche est charnue à en être vulgaire. Il ne l’a pas regardée une seule fois, baisse la tête, comme un vaincu, elle se surprend à éprouver à son endroit une bouffée de mépris, de toute façon il ne doit pas savoir lire et heureusement, sait-il même parler français, elle le vérifie aussitôt, c’est tâtonnant, quelques mots mais une grammaire très aléatoire. Elle n’a pas vu des cheveux aussi sales depuis l’été de leurs quinze ans, quand son frère Abel avait refusé de se les laver pendant deux mois. Elle soupire, à cet instant elle aimerait tant se trouver en maillot, en train de sécher au soleil sur la terrasse à Annecy. Les policiers sortent, et Abdou la regarde droit dans les yeux. Ce n’est plus un regard de vaincu, il n’y a aucun doute, c’est un regard d’homme, et d’homme concupiscent, sa bouche frémit, plus aucune trace de honte ou d’humilité, elle esquisse même une forme de sourire si on peut appeler sourire la déformation de ces énormes lèvres, il a l’air de la narguer.
 - Avez-vous déjà eu des papiers d’identité même périmés ?
 - Trrk broughbrough…
 - Pardon ?
 Déstabilisée, elle tente d’engager la conversation sur des sujets sans conséquence, « vous avez des enfants, combien de femmes ? » elle s’embrouille, il fait trop chaud, et l’odeur du corps de l’homme la prend à la gorge à tel point qu’elle n’arrive plus à réfléchir, il n’y peut rien, il n’a pas pu se laver, il fait chaud le pauvre, ou ce sont les murs qui suintent, fuir à tout prix, mais comment. Il n’y a pas d’échappatoire et tant pis si elle ne sert à rien pour cette fois, on ne peut pas les sauver tous n’est-ce pas se dit-elle ? Mais toutes ses pensées, ses scrupules sont balayés par une formidable colèreUne main large et ferme se pose sur son bras. Elle va pour le retirer, suffoquant de rage et de haine, mais se trouve enserrée dans les griffes de l’homme basané dont tout la dégoûte. La gifle ne part pas. Son esprit est paralysé. Elle sent la paume moite remonter le long du bras et caresser le visage. Elle ferme les yeux, et s’échafaudent les premiers éléments du dossier pendant qu’en son corps explose le plaisir, le plaisir pur, honteux, brute, sa chair se dissout, et ce qui restait enfermé dans les moiteurs de sa culotte trop large, une culotte d’enfant, se liquéfie et coule à flot, l’odeur est désormais intenable, mais c’est la sienne, ses jambes tremblent, il y a un appel en elle, un appel malgré elle de sa peau à être caressée, non pas être caressée, elle n’est plus à même de faire la nuance, mais pénétrée, violée, malmenée, un appel qui l’étouffe plus encore que la chaleur, son souffle est court et rauque et l’homme s’est levé, il n’y a pas d’hésitation dans ses gestes, il a entendu l’appel muet de son corps à elle.


À l’intérieur montent des mots qui n’ont jamais été les siens, qu’elle voudrait prononcer mais elle reste muette. Tant qu’elle ne dira rien, tout cela n’existera pas. Et le silence exacerbe la tension, rend aux parfums leur pouvoir de nuisance, il n’y a qu’eux dans la pièce, des odeurs de corps en rut, trop longtemps confinés. Il y a l’évidence de l’acte et sa brutalité, ses mains qui la saisissent tandis qu’elle se force à le regarder enfin et à éprouver ce dégoût que tantôt il a en elle suscité, mais ce dégoût ne fait que servir le plaisir qui multiplie ses décharges dans un corps qui s’est rendu maître d’elle, il la plaque contre le mur, ce mur sale qu’elle avait tout à l’heure observé avec un peu d’écœurement, maintenant elle lui plaît cette saleté, elle s’y frotte, il plonge ses mains sous sa jupe, son haleine est forte, il arrache sa culotte mais dans leur brutalité ses gestes ont une certaine douceur, elle ouvre la bouche, et des sons enfin en sortent, des oui auxquels elle ne prête pas foi mais qui viennent des tréfonds, pas de son langage, non, ils ne sont pas articulés, ils ont emprunté une forme déjà toute faite, la plus accessible, la plus à portée, son dos s’arque, ses jambes ne la tiennent plus, aussi les porte-t-il tandis que son bas-ventre vient s’encastrer dans le sien, son sexe s’enfonçant dans un lac prêt à l’accueillir, si prêt à l’accueillir que ses oui se transforment en cris, des cris d’une jouissance inconnue, des vagues déferlantes qu’il accompagne dans une tempête rythmée.


 Après il y aura les immondices charriées par les marées, après, il y aura les dégâts des digues éventrées, mais il n’y a pas d’après dans cet instant. Il me viole se dit-elle, et cette pensée fugace a à l’instant l’impact opposé à celui qu’il aura plus tard, quand la lucidité lui sera revenue. Non, à cet instant cette idée décuple le son rauque de sa gorge et les spasmes de son ventre, de ses seins, de ses mains même qui s’accrochent et desserrent leur étreinte, comme s’il y allait de la survie des organes qu’elles plantent leurs ongles dans la chair brune et odorante de l’homme, de l’autre, de cet ennemi écœurant dont on a envie qu’il vous désosse pour accepter le plaisir où plus tard viendra puiser le ressentiment.
Il lui lèche le cou, les seins, mord l’épaule, lape le visage, la sueur, partout dans les replis pendant qu’il se retire. Sans doute est-ce lui qui le premier revient à la réalité d’une salle nue où peut entrer à n’importe quel moment un policier, lui qui se rappelle son état de hors-la-loi, de sursitaire, d’homme entre deux pays, entre deux existences, dans une parenthèse où rien n’est réel que la chair dans son manque et dans son apaisement. Mais elle, entre deux quoi est-elle ? Dans son corps pour la première fois peut-être, si engoncée qu’elle a du mal à en sortir, et que lorsqu’elle s’en échappe, retrouvant les réflexes de sa bonne conscience, elle a seulement envie de vomir, de vomir le plaisir qu’il vient de lui donner et qui laisse des traces gluantes sur sa jupe, ses jambes, ses cheveux emmêlés, ses joues cramoisies, de vomir ses membres, sa peau, de déchirer son visage à lui qui la regarde avec reconnaissance, comme si elle lui avait accordé ces faveurs plutôt que lui rendre son honneur, sa dignité d’homme, comme elle croit le faire en défendant ses droits. Elle détourne maintenant les yeux de cet homme satisfait, ou désespéré peut-être mais elle ne veut pas le savoir, tout ce qui le concerne ne doit plus jamais rien avoir à faire avec elle, le mieux est qu’il parte, loin, le plus loin possible et qu’elle retrouve la maison de son enfance près du lac, elle le fera expulser, avec une joie mauvaise, et ses vêtements iront à la poubelle, et lorsqu’elle va pour sortir et qu’il la retient, une main sur l’épaule, un geste tendre, elle le frappe, comme le dernier rebut d’humanité, comme l’animal qu’on bat pour le domestiquer ou pour le punir. Elle sort en courant, oubliant de claquer la porte. Et sent ce regard sur ses épaules, la tendresse encore de ce regard. C’est cette tendresse qui porte le coup final, demain, il sera dans un charter.

Dans le train pour Annecy, la chaleur colle ses cuisses au siège, elle se sent poisseuse, n’a pas eu le temps de prendre une douche dans sa fuite, elle est levée depuis l’aube, dans la canicule parisienne, étouffante, polluée, la course pour attraper le premier train n’a fait qu’empirer les choses, le métro était bondé, elle avait l’impression qu’on ne sentait qu’elle, portant la marque du forfait, la honte a rendu l’odeur plus aigre encore, mais ce n’était pas une honte de victime. Très vite elle s’endort, est réveillée en sursaut par la voix autoritaire du contrôleur, son sac tombe de ses genoux, le contenu se renverse à ses pieds, au milieu des clefs et du maquillage, un livre. Elle l’avait oublié celui-là, ça fait pourtant quinze jours queSexus l’accompagne. Elle en cache aussitôt la couverture comme si celle-ci la dénonçait, la désignant au contrôleur, et à tous les hommes du wagon comme proie consentante. Le rouge monte à ses joues.

Un an que ce livre traîne chez elle, sans qu’elle ait osé l’ouvrir, un an qu’elle l’a discrètement emprunté dans la bibliothèque de son frère à Annecy, difficile de le lui rendre depuis qu’elle a lu la dédicace sans doute inspirée par le style de Miller, de la première maîtresse d’Abel, écrite à sa seule intention, intime, trop intime, cette intimité qu’elle observait, l’autre œil dans ses livres de droit.

La transpiration dégouline le long de son thorax, de son dos, elle peut sentir ses aisselles, et si elle les sent, les autres doivent les sentir aussi, son odeur est trop forte, elle pue l’animal. Elle ouvre le livre, avec l’impression néanmoins d’être indiscrète, de regarder par le trou de la serrure les frasques de son frère, ou ses secrets, ce que depuis l’enfance elle ne veut pas voir. Et les lignes d’Henri Miller font fondre quelque chose à l’intérieur, qui coule, les liquides se mêlent dans un bain de désir et de honte, elle n’ose plus bouger, certaine qu’en se levant, une tâche la trahira au milieu de sa jupe – déjà l’odeur, ensuite la tâche, elle ne PEUT pas rentrer dans la maison de ses parents dans cet état. Mais elle aurait encore moins pu se rendre à son travail. Son travail. C’est au centre de rétention qu’il était censé se passer. Et dans son esprit s’affrontent des pensées contradictoires : toute cette énergie à essayer de les aider, à les sortir de là, de ces conditions déplorables, de ces salles vétustes où ils sont parqués et leur humanité confisquée, la chaleur, l’abstinence, l’insidieuse barbarie – comment se plaindre, quand ce contexte incline à des attitudes transgressives mais sinormales – sa conscience de gauche, avec un brin de relent chrétien, le discours d’avant, qui chemine encore, les radiations de sa mauvaise conscience – l’espèce de salaud m’a violée.

Le visage d’Abdou resurgit. Celui d’Abel se surimpose. Que va-t-elle lui dire, que va-t-il sentir, de quoi va-t-il se rendre compte, ira-t-elle d’abord porter plainte avant de tomber dans ses bras ou lui racontera-t-elle le crime avant de prendre toute décision ? Ces questions se tissent avec les phrases de Sexus, si bien que leur tonalité contredit leur sens, elle se laisse bercer par ce jeu de tricot, des mots s’entremêlant qui font se rencontrer le code civil et la lascivité, de quel côté penchera Abel, mais déjà elle sombre dans un sommeil ambigu, le roulis du train apaisant ses membres et réanimant un vague souvenir de plaisir, les chaos rappelant la douleur. La voix du contrôleur à nouveau l’éveille, Annecy, cinq minutes d’arrêt. Elle n’a pas de bagage, son frère doit l’attendre s’il a lu son message. Son corps se contracte tandis qu’elle longe le quai, et la colère revient, elle lui dira tout.

Il est là, au bout du quai. Trouver une façon de ne pas le prendre dans ses bras. Ce n’est pas à lui de deviner. Il sourit, adossé à un poteau, sa fossette coquine sur la joue droite.
 - alors tu l’as sauvé ton bonhomme ?
interdite par la question, elle passe devant lui, dépêchons-nous je dois prendre une douche. Elle monte dans la voiture et chaque lacet de route est l’occasion d’un souvenir. Abel se tait, mais leurs silences n’ont pas la même texture, ils se rejoignent si peu que le sien l’enferme et que les images resurgissent. Avec une telle clarté qu’elle a l’impression qu’il pourrait les voir. Quand ils entrent dans la maison, elle jette son sac sur la table et monte en courant dans sa chambre. Se déshabille. Elle ne peut rien contre le parfum d’antimite qui exhume les sédimentations de souvenirs, ces tiroirs du passé dans lesquels s’empilent des sensations et des images, ce goût de l’enfance et de l’adolescence, ces promesses où la jouissance était plus forte que celle qu’elle a rencontrée, plus tard, dans la réalité, le vrai monde, la vraie chair des hommes – de la matière, elle n’y a vu que de la matière dont son corps se souvient à peine, vague cénesthésie au goût âpre, pas même fétide, si au moins il était fétide. Alors arriver, dans cette maison près du lac, cernée d’herbes vierges, qui a abrité ses vacances scolaires, puis universitaires, avec son frère, avec les copains de son frère, et lors desquelles elle a collectionné tant de débuts, tant de peut-être, tant de mirages et de jeux qui étaient plus que des peut-être, sans être pour de vrai, ça la chavire à nouveau, non parce que les copains de son frère seront là, à nouveau – avec eux il n’y a plus de peut-être ni même de jeu, ils sont tellement sérieux, ou terre à terre, ils sont tellement matériels, mais parce qu’il lui suffit de respirer l’odeur d’antimite pour que son corps se réveille.
Elle ouvre les robinets, se déshabille. Reste encore quelques minutes à arpenter la chambre. C’est qu’elle hésite à mettre le pied dans la baignoire et à laver sa peau des miasmes qu’elle se surprend à vouloir conserver. TerminerSexus, allongée nue dans son lit, pendant qu’Abel, en bas, débouche une bouteille, effacer avec la salive la dédicace à l’encre bleue d’une ancienne importune, laisser venir à elle les exhalaisons de ses jambes, de son ventre et de son entrecuisse, laisser s’évaporer la mémoire d’autres corps qui n’ont su émouvoir le sien, appeler Abel pour qu’il la recouvre du drap, et la borde, comme quand ils étaient enfants, pour les pièces à conviction, on verra plus tard, elle n’a même pas réussi à savoir s’il était turc, afghan ou algérien, la musique monte de la cuisine, l’eau coule dans la baignoire, elle n’a pas mis la bonde, une sensation de puissance l’envahit, quand elle entend « tu te dépêches, j’ai faim ? » mais moi aussi j’ai faim se dit-elle, je meurs de faim, elle entre dans la baignoire et fait couler l’eau tiède sur ses seins, ses épaules, ses cheveux et son sexe, peut-être le dénoncera-t-elle. Le revoir, dans une cellule de prison, aux murs humides, qui sentent la pisse et l’alcool froid, lui cracher au visage et montrer à son frère cet homme déchu, allongé sur le carreau froid, presque mort, les yeux mouillés à force de supplier qu’elle lui vienne en aide, fermer le verrou sur eux trois, et voir ce qui se passe.

Une nouvelle érotique sans tenue sexy ni talons aiguille

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